Quand Céline avait peur de l’échafaud

Les derniers jours de Smokey Nelson

Dans ses lettres de prison adressées à sa femme, Lucette Destouches, et à son avocat Maître Mikkelsen, l’écrivain français, Louis-Ferdinand Céline, évoque sa peur d’être condamné à mort pour trahison par un tribunal français. En 1944, après le débarquement, Céline avait quitté Montmartre où il avait passé la guerre, soupçonnant sûrement que sa vie était en danger. Il voulait aller au Danemark récupérer les pièces d’or, «ses enfants», qu’il avait confiées à une amie. Comme il apprit que le gouvernement français se formait a Sigmaringen et qu’il ne pouvait rejoindre le Danemark rapidement, Céline demanda à un représentant français la permission d’exercer la médecine auprès des derniers dignitaires de Vichy et des pétainistes. Il quitta Sigmaringen en mars 1945, fut arrêté à Copenhague le 17 décembre 1945, et maintenu en détention dans la prison de Maestre Faengsel et à l’hôpital jusqu’au 24 juin 1947. Il resta cependant au Danemark jusqu’en 1951.

Céline craignait en effet que la France, qui avait demandé son extradition, ne le conduise à l’échafaud. Au début 1945, la cour de justice de Lyon avait déclaré Charles Maurras coupable de haute trahison et le condamna à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale. Le 6 février 1945, Robert Brasillach, écrivain, critique et journaliste avait été fusillé par le gouvernement français. De nombreux intellectuels et artistes dont Paul Valéry, Paul Claudel François Mauriac, Albert Camus, Jean Paulhan, Jean-Louis Barrault, Jean Cocteau, Colette avaient demandé au Général de Gaulle qu’il soit gracié. En vain. Le procès de Brasillach dura pourtant seulement six heures et la délibération qui suivit se fit en vingt minutes. Les temps étaient à la purge, il fallait très vite séparer les bons des méchants, les résistants des collaborateurs et Céline ne pouvait qu’en trembler… Denoël, l’éditeur de Céline (mais aussi de Sarraute, d’Artaud ou encore de Freud en France) avait été abattu dans la rue le 2 décembre 1945. L’on évoqua la thèse de l’assassinat politique d’un éditeur qui aurait collaboré et tenu des propos antisémites.

Selon son biographe, François Gibault, Céline, dès 1942, apparaissait  «sur une liste noire publiée par Life (24 août) et parmi les écrivains collaborateurs cités dans l’émission radiophonique de la B.B.C., “Les Français parlent aux Français” (15 octobre)». Par ailleurs, Céline savait bien qu’il avait écrit des livres très compromettants avant la guerre, comme L’école des cadavres ou encore Bagatelles pour un massacre qui connut un succès pendant l’occupation. Bien que la préface de François Gibault aux lettres de Céline affirme que ces pamphlets «n’avaient été écrits que pour éviter la guerre», la lectrice que je suis reste plus que sceptique quant à l’innocence et les bonnes intentions de Céline. Elle s’en tient aux mots de l’écrivain, dont ceux-ci que l’on trouve dans une lettre au docteur W. Strauss: «Je viens de publier un livre abominablement antisémite, je vous l’envoie. Je suis l’ennemi n°1 des juifs», et aux pamphlets qui laissent peu d’interrogations sur la pensée de Céline. Que l’humour et l’ironie soient toujours au rendez-vous chez Céline, il ne faut pas en douter. Mais il n’y a aucun doute non plus à conserver en ce qui concerne l’antisémitisme de Céline. Celui-ci se manifeste d’ailleurs de façon fort perverse dans les lettres qu’il adresse à Lucette Destouches, sa femme, et à son avocat, Mikkelsen, en comparant son sort à celui d’un juif! Lucette, qui a le malheur d’évoquer la possibilité que son mari accepte l’idée de comparaître devant un tribunal français, se voit répondre: «Avec grande inquiétude, je te vois trouver toute naturelle l’idée d’aller me faire juger à Paris. Peste non!, je m’accroche au Droit d’asile comme un diable! comme un Juif! Jamais aucun d’entre eux réfugié ici n’a consenti sur de belles paroles à aller se faire juger par Hitler! Foutre non! mon cas est exactement le même!» Céline récidivait quelques jours plus tard en écrivant: «Il faut s’accrocher au Danemark. Comme les juifs, nos maîtres en toutes choses». Puis dans une autre lettre, il allait une fois de plus dans le même sens: «Je réclame l’asile politique comme les Juifs le demandaient du temps d’Hitler, rien de plus, rien de moins». Ce titre de juif que Céline réclame a de quoi soulever l’indignation. Comme si la condition juive durant la guerre avait été celle du privilège et non celle de l’extermination et de l’horreur… Que Céline se réclame du droit que l’on a donné aux juifs est particulièrement odieux venant de lui et  montre qu’au Danemark, après la guerre, Céline était loin d’en avoir fini avec «son» antisémitisme. Pourtant la question n’est pas ici de juger Céline et plus largement de savoir si l’écriture et surtout le style (ce grand style que beaucoup évoquent comme un garde-fou contre l’abomination) peuvent mettre la littérature au-delà de tout soupçon et lui donner un statut particulier. Céline est resté au Danemark de peur d’être condamné à mort ou encore de passer sa vie en prison. Même s’il disait lui même, sans trop savoir ce qu’il avançait et dans la mauvaise foi qui lui était habituelle, qu’il préférait mourir…

Néanmoins, on comprend bien que les conditions que l’après-guerre réunit ont tout pour que des intellectuels tels que Céline soient condamnés rapidement à mourir, sans de justes procès. Si la vie a compté pour peu de choses durant la guerre, dans les années qui suivirent, l’Europe est restée sous un régime spécifique où la peine de mort a été très importante et donnait à beaucoup l’impression de pouvoir en finir avec les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale… Il y a en 1945 une vraie volonté de juger, de punir. Et Céline sent très justement que l’époque n’est pas à la rigolade et que les écrivains ne seront pas tous épargnés.

Le procès de Nuremberg, sous la juridiction d’un tribunal militaire international, fut intenté contre 24 dirigeants du Troisième Reich accusés de complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il se tint à Nuremberg, alors en zone d’occupation américaine, du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946. On y condamna à mort par pendaison douze dirigeants nazis: Martin Bormann (par contumace), Hans Frank, Wilhelm Frick, Hermann Göring (qui se suicide juste avant l’exécution de la sentence), Alfred Jodl, Ernst Kaltenbrunner, Wilhelm Keitel, Joachim von Ribbentrop, Alfred Rosenberg, Fritz Sauckel, Arthur Seyß-Inquart et Julius Streicher. On voit ici que la notion même de crime contre l’humanité, qui existait bien sûr avant la Deuxième Guerre mondiale, mais qui devient une notion juridique en 1945, est très liée à la mise à mort de ceux qui ont commis des actes abominables contre l’espèce humaine. Il faut dire qu’à l’époque les quatre pays à la tête du tribunal international (Grande-Bretagne, France, URSS et États-Unis) pratiquaient tous la peine de mort. Il faudra attendre le tribunal pénal international de l’ex-Yougoslavie en 1993 pour voir les tribunaux internationaux renoncer au châtiment ultime. Si, depuis la fin de la guerre, beaucoup de pays ont progressivement aboli la peine de mort, il y a quand même quelques états abolitionnistes qui ont gardé la possibilité de la peine capitale pour des crimes extrêmement graves, comme le génocide. C’est le cas d’Israël, qui n’a plus la peine de mort depuis 1954, mais qui a exécuté Adolf Eichmann dans un procès célèbre et exemplaire en 1962. Eichmann a été reconnu coupable de l’organisation de la Solution finale. Rappelons ici que lorsque l’administration Bush a demandé à ses diplomates à l’étranger de défendre sa décision de demander la peine de mort contre les six détenus de Guantanamo inculpés pour les attentats du 11 septembre 2001, elle a évoqué le modèle des exécutions des criminels de guerre nazis durant les procès de Nuremberg… Nuremberg a été le modèle même, pendant très longtemps, d’une application juste de la peine capitale.

Que Mohammed Khadafi soit, prétend-on, tombé dans un échange de tirs à Syrte, après avoir été capturé vivant, règle la question de son éventuelle comparution devant un tribunal pénal national. Pour Moubarak, Président de la république arabe d’Égypte de 1981 à 2011, malgré une mise en scène fabuleuse dans laquelle il est apparu sur une civière et très affaibli avant de plaider non coupable aux accusations qui lui ont été présentées, la situation est quelque peu différente… Le 5 janvier 2012, le procureur a demandé la peine de mort pour l’ancien président d’Égypte. Depuis, Moubarak a menacé de se suicider s’il était transféré de l’hôpital à la prison. Le verdict devrait être rendu le 2 juin 2012, si tout va bien et si Moubarak ne met pas fin à ses jours… Moubarak, comme beaucoup de dictateurs (il suffit d’évoquer ici le nom de Pinochet), a tout intérêt à se faire porter malade pour retarder son procès et bénéficier d’une certaine clémence de ses juges.

Céline, dans sa prison au Danemark, en 1946, voit lui aussi son état de santé se dégrader. Ses lettres de prison deviennent de longues lamentations sur sa condition physique et sur sa difficulté à aller à la selle (suite à une dysenterie contractée en Afrique en 1916-1917, pendant la guerre. Céline tient bien sûr à rappeler, alors qu’on l’accuse de trahison, son patriotisme et son invalidité de guerre…) Il écrit donc le 5 avril 1946: «J’étais déjà bien hypothéqué, ce printemps m’a chargé de rhumatismes! Ma carcasse tombe en ruine! Le Dr Nellemann me regarde depuis si longtemps qu’il me voit traîner d’un lit à l’autre avec je le crains un certain dégoût. Je redoute fort d’être encore une fois renvoyé en ma cellule un de ces matins!»  Céline insiste, avec force détails parfois scatologiques, afin ce que son avocat sache bien combien le prisonnier Destouches est mal en point et les lettres porteront en elle ce plaidoyer en faveur de l’hôpital plutôt que la prison. En fait, au début de son séjour au Danemark, tout juste après la guerre, Céline est persuadé qu’il faut gagner du temps, attendre que les choses se calment, que la folie vengeresse de l’après-guerre passe un peu. Il n’a pas tort. Dans le cadre des politiques d’épuration au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et qui selon Pierre Assouline (L’épuration des intellectuels, 1985) ont donné lieu à des peines beaucoup trop lourdes, en 1950, Céline est condamné (par contumace) pour collaboration. Il aura à faire une année de prison (qu’il a déjà effectuée au Danemark). On le condamnera aussi à payer 50 000 francs d’amende, à la confiscation de la moitié de ses biens et à l’ indignité nationale. En 1950, les passions se sont un peu apaisées et les problèmes sont un peu autres. Céline rentrera en France en 1951, grâce à son avocat Tixier-Vignancour qui obtient l’amnistie de son client «grand invalide de guerre», en ayant présenté le dossier sous le nom de Louis-Ferdinand Destouches. Personne apparemment n’aurait fait le rapprochement. En 1950, Céline-Destouches est déjà effacé des mémoires des gens de l’époque.

Pourtant, en 2011, pour le cinquantième anniversaire de la mort de Céline, le ministre de la culture voulait rendre un hommage national à Céline. Il a dû y renoncer, suite à une protestation de Serge Klarsfeld. Si Céline a échappé à la peine de mort et n’a pas eu tort de croire que la justice finirait par lui ficher un peu la paix et serait moins violente, moins vengeresse, il n’en reste pas moins que l’Histoire ne l’a pas oublié et qu’elle n’a pas fini de l’écrire et de le condamner… à un simple retrait, d’ailleurs bien mérité.

Le cuisinier, le meurtrier, son bourreau et ses Dr Pepper

Les derniers jours de Smokey Nelson

Depuis la fin septembre 2011, l’état du Texas a décidé de ne plus offrir à ceux et celles qu’il exécute un tout dernier repas. Les condamnés à mort recevront par contre, s’ils le veulent, le même dîner que leur congénères qui eux auront la chance (ou peut-être la malchance) de se réveiller le lendemain matin de l’exécution d’un prisonnier dans un pénitencier du très justicier Texas. La tradition du dernier repas qui, pour beaucoup de gens, puise dans l’imaginaire chrétien de la dernière Cène est en fait ancienne et universelle. Il serait question d’une superstition qui permettrait à ceux qui vont tuer de se faire pardonner en offrant au moins au condamné un petit quelque chose pour apaiser son éventuelle colère dans un au-delà  aussi potentiel qu’incertain.

Dans la série télévisée “Les Tudor”, lors d’une scène créée pour émouvoir les foules, le bourreau du philosophe Thomas More demande à sa victime son pardon. Thomas More qui sera canonisé par l’Église catholique pour n’avoir jamais abjuré sa religion se fait grandiose et bénit celui qui va le décapiter tout de go. Or, à l’époque où l’on croyait encore que dans l’exécution capitale un humain en tuait un autre, il était nécessaire que celui qui donnait la mort de par son métier reçoive l’absolution. Les bourreaux étaient vus souvent comme des êtres à part. À Rome, le «carnifex» était relégué hors de la cité et les exemples abondent dans l’histoire quant à la répugnance des citoyens pour celui qui enlève la vie. En 1683, une jeune femme d’Angers, condamnée à mort pour infanticide, aurait préféré mourir que d’épouser son bourreau, tant la vie auprès d’un homme aussi impur lui semblait impossible. Si à la fin du XVIIIe siècle on présente à l’Assemblée nationale en France un «mémoire pour les exécuteurs des jugements criminels de toutes les villes du Royaume, où l’on prouve la légitimité de leur état», c’est que l’on veut réhabiliter ces hommes que l’on voit injustement comme infâmes alors qu’ils ne font que servir leur société.

Dans un monde moderne  où plus personne n’assume en son corps et son nom la loi, ses dérapages et ses horreurs, il va sans dire que le bourreau n’est jamais vraiment au rendez-vous qui lui est fixé avec le condamné à mort. C’est la technique qui permet la dépersonnalisation du geste de mise à mort. Le dispositif permet à ceux qui appuient sur des boutons de machines qui elles exécutent de ne se voir, à juste titre peut-être, que comme des agents de la justice et de la loi. Pourtant les médecins eux ne peuvent pas participer à l’exécution sans briser le serment d’Hippocrate qu’ils ont fait en épousant leur profession. Ils ne peuvent que constater la mort du condamné et ne mettent jamais «la main à la pâte» au cours du processus de mise à mort. Ceci n’est pas sans prouver la possible responsabilité morale, personnelle de ceux qui tuent au nom de l’État. Ceux qu’on appelait avant «les bourreaux infâmes» ne sont désormais que des exécutants dans un scénario que l’on ne cesse de nous montrer comme écrit d’avance, dans un processus perçu comme très anonyme et où l’intervention humaine serait réduite au minimum. Le bourreau dans ce qu’il peut avoir de faillible, d’apeuré, de sanguinaire ou de fragile n’existe plus depuis belle lurette. Or, dans cette constellation d’agents fantômes qui prennent une part quand même active au dispositif meurtrier qu’est la peine capitale, le cuisinier du dernier repas avait, jusqu’à très récemment, une fonction humaine.

Brian D. Price, ancien prisonnier, a cuisiné le dernier repas pour près de 200 condamnés à mort. Il milite en ce moment pour le retour à cette tradition qui vient d’être abolie au Texas. Or, il ne faut pas imaginer que les prisonniers abusaient du système de façon éhontée et qu’il fallait à tout prix faire cesser ses excès. En fait l’administration des pénitenciers texans a toujours demandé à ses cuisiniers de ne pas répondre complètement aux désirs des condamnés à mort et a systématiquement imposé des accommodements aux capricieux prisonniers afin de répondre aussi et surtout aux exigences du système pénitentiaire et aux possibilités qu’offrent les  cuisines des prisons à sécurité maximale, peu portées sur la gastronomie et les folles dépenses. Alors que le tueur en série Kenneth McDuff avait commandé deux steaks T-bone, il ne reçut qu’un steak de viande hachée. La boisson la plus en demande parmi les condamnés à mort est celle que boivent les bourreaux administrateurs en rentrant chez eux et qu’ils donnent à leurs enfants à toute heure du jour:  du Dr Pepper. L’idée qu’a le public d’un festin princier ingéré dans le faste par un condamné à mort ignoble, lunatique et vorace, se vautrant dans le luxe et la luxure une dernière fois, alors que les innocentes gens vivent la récession aux États-Unis, perdent leur emploi et se font tuer par des pervers, est bien sûr totalement fausse. Pourtant elle vient d’être utilisée encore par le Sénateur du Texas John Whitmire pour mieux abolir le rite du dernier repas. Le 21 septembre dernier, après que le condamné à mort Lawrence Russel Brewer eut demandé un repas trop copieux (qu’on ne lui a certainement pas offert en totalité), il a eu le culot de refuser ce qu’on lui avait préparé, prétextant un manque d’appétit avant sa mort. Whitmire n’a pas digéré l’affaire. Il a décidé dès le lendemain de l’exécution de Brewer que c’en était trop et qu’il fallait arrêter cette comédie dans «ses» prisons. Les condamnés à mort n’auront donc plus de traitement de faveur et personne n’aura à leur remplir l’estomac avant l’exécution de leur sentence.

Ce qu’il pouvait y avoir encore d’humanité dans le système carcéral américain vient de disparaître et Brian D. Price ne pourra plus nourrir ceux qui vont mourir, même si celui qui s’est improvisé chef cuisinier, à la faveur des circonstances, aurait voulu continuer cette tradition à ses propres frais maintenant qu’il a été libéré de la prison de Hunstville. Whitmire ne le veut pas et il a pour lui l’opinion publique qui voit d’un mauvais œil qu’un assassin mange trop bien, avant de se faire tuer.

Or, pourquoi se battre pour le droit du condamné à son dernier repas? Pourquoi vouloir qu’un État qui tue continue quand même à parodier une certaine bienveillance, une douceur humaine? Beaucoup d’organisations contre la peine de mort trouvent bien ridicule cette volonté de faire en sorte que l’État donne quelque chose comme un bon repas à ceux qu’il élimine froidement. En effet, on pourrait même argumenter que l’État se donnait bonne conscience en se montrant aussi généreux. Et pourtant… Je ne peux m’empêcher de croire, comme Price, le cuisinier des condamnés, que nous devons tenter de rester humains même dans les circonstances les plus abjectes, les plus déraisonnables, que le rite du dernier repas symbolise ce qu’il reste de sacré dans un monde où la vie humaine n’a pas d’importance pour l’État. Le rituel instauré par le dernier repas redonne, qu’on le veuille ou non, au condamné son humanité: celui-ci manifeste encore des goûts, des désirs, des envies. Le dernier repas permet à ceux qui restent parmi les vivants de singulariser cette mort qui se veut aseptisée, rapide et sans particularité. C’est le particulier de l’être humain, de celui ou de celle qui va mourir qui s’exprime dans cette commande de poulet ou de tacos, de Coke ou de Dr Pepper… Il serait facile de rire de la petitesse et de la «quétainerie» des caprices médiocres des prisonniers, (et du rire il ne faut peut-être pas se priver), mais c’est malgré tout une voix humaine qui s’exprime dans la demande d’une crème glacée ou de quelques piments forts. Or, c’est précisément cette singularité d’une parole, d’une préférence, d’une histoire qui n’aura plus le droit de cité dans les prisons texanes. De même Brian Price n’aura plus le droit de préparer avec tendresse et humanité un repas pour les prisonniers, un repas destiné à un être humain unique, malgré tout… Mais cette humanité, il ne faut certes plus l’évoquer.

La mise à mort devient de plus en plus terrifiante aux États-Unis. Il ne faut pas en douter. Elle n’est menée par personne sur personne puisqu’elle est vue comme perpétrée contre un être à qui l’on refuse toute humanité, à un être que l’on réduit aux meurtres qu’il a ou non commis. On pense à ces autobus de la mort en Chine qui prennent en charge les condamnés à mort en les retirant des prisons pour les exécuter dans ce  «No man’s land» qu’est l’autobus, hors des murs du pénitencier, afin que l’exécution n’ait même plus un lieu.

Le monde moderne a réussi à inventer la mort sans bourreau, sans victime individualisée et sans lieu. Il a réussi à créer des États qui se croient seuls et tout-puissants avec leurs lois. Et devant tant d’absurdités, je me surprends à regretter bêtement le temps du dernier repas du condamné, comme si c’était une époque moins terrible que celle qui vient, que celle qui est déjà là.

Dans les eaux et les bois de la froide Norvège

Les derniers jours de Smokey Nelson

Alors qu’à la fin juillet 2011, à Camden Square, les parents d’Amy Winehouse pleuraient la mort de leur fille devant les caméras de la BBC, de sa maison dans le sud de la France, le père d’Anders Behring Breivik, déclarait à visage couvert à une journaliste de la télévision norvégienne que son fils aurait dû se suicider. «Je pense que ce qu’il aurait dû finir par faire, c’était de se donner la mort plutôt que de tuer tant de personnes». On peut se demander ce qu’est un père qui condamne son fils à mort et n’y a-t-il pas là, dans la volonté d’exécuter symboliquement son enfant, l’essence même du tragique?  Là encore, il faut penser aux grands tragédiens pour se représenter un père accablé, impuissant et tout de même un peu honteux, maudire son fils à ce point. Quelles déchirantes et insoutenables lamentations pourrait nous faire entendre un texte théâtral où serait mise en scène la violence d’une telle parole envers sa progéniture…

À cette condamnation à mort rétrospective du meurtrier terroriste, Breivik, Jenz, le père, n’est pourtant pas le seul à avoir pensé… Qui de nous ne s’est pas surpris à vouloir la mort de ce beau garçon blond? Mais dans un pays comme la Norvège, où la peine de mort à été abolie au tout début du 20e siècle, Anders Behring Breivik, qui a tué de sang froid plus de 70 personnes, dont une soixantaine de très jeunes gens, dans un immeuble gouvernemental d’Oslo et dans les bois de l’île d’Utoya ne sera jamais exécuté légalement par l’État. Contrairement à Timothy Mc Veigh, qui, à Oklahoma City, le 19 avril 1995, fit sauter une camionnette d’explosifs au pied d’un bâtiment de l’administration fédérale américaine en tuant 168 personnes dont 19 enfants, Breivik ne sera pas assassiné par injection létale devant les survivants de ses attentats ou encore devant les parents de «ses» victimes. Breivik, bien qu’il partage avec Mc Veigh des pensées d’extrême droite, qu’il prédise la décadence et la fin de son pays aux mains des étrangers et s’en prenne à l’État qu’il voit trop laxiste, ne connaîtra pas la fin de Mc Veigh. La Norvège est encore un pays civilisé. La mise en scène d’une justice de la vengeance où les familles endeuillées «trouvent la paix» et «font leur deuil» en contemplant un autre meurtre n’a tout simplement pas lieu là-bas… Après le massacre de leurs amis, de leurs frères et sœurs, de leurs enfants, les Norvégiens blessés, dans une peine incommensurable, ont tenu à dire qu’ils ne laisseraient pas les actes de Breivik transformer leur foi dans la démocratie et la non-violence. Nous avons décidément beaucoup à apprendre des Norvégiens…

Mc Veigh et Breivik se servent de la même rhétorique. Mc Veigh voyait dans la mort de 168 personnes de simples «dommages collatéraux» et Breivik, lui, parle de «ses» actes en les qualifiant d’horribles, mais nécessaires. Néanmoins tout sépare la Norvège des États-Unis, ces deux pays, qui comme beaucoup d’États occidentaux voient s’agiter en leur sein des pensées d’extrême droite. La Norvège a inscrit dans sa loi une possible réhabilitation du criminel, quel qu’il soit. Rien de définitif, comme la mort, ne peut être prononcé en Norvège. Mais peut-être ce qui départage la société américaine de la société norvégienne, c’est ce désir manifeste de beaucoup de Norvégiens de sortir de la fascination morbide pour le meurtrier, fascination que la peine de mort prolonge, alimente. Au moment où Breivik, le lundi 25 juillet, trois jours après les attentats et massacres, comparaît devant le juge, de nombreux Norvégiens demandent dans la rue à ce que l’audience ait lieu à huis clos pour empêcher Breivik d’avoir une tribune où il aurait pu exprimer ses idées. Ce que la Norvège exècre à ce moment là, c’est la place que Breivik prend dans les médias, laissant les victimes sans voix et sans visage. Les Norvégiens préfèrent retourner collectivement sur les lieux du massacre pour voir et entendre peut-être dans les eaux, les bois et la nature d’Utoya quelque chose de leur peine. Qui ne se rappellera pas les photos de Breivik, ce jeune homme blond, dont on dit en riant, entre amis, qu’il aurait pu être mannequin ou patineur de vitesse? Qui ne repensera pas dans 10 ou 15 ans aux contours bien définis de ce garçon sur des photos qui sont passées sur toutes les chaînes de télévision? Comment le dit l’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek, nous vivons dans des sociétés où la fascination qu’exercent les bourreaux est infinie et où le nazi, blond, grand, en uniforme a un pouvoir sexuel étonnant. Dans ces cultures, les midinettes rêvent le soir au beau meurtrier et les jeunes loups se sentent tout puissants en s’identifiant au «héros» du jour. Mais que savons-nous des «victimes de Breivik» (sic)? Qui de nous connaît leur nom? Qui a pris le temps d’aller regarder qui ils furent? Ils restent anonymes, sans existence… Et c’est là que Breivik a réussi son entreprise  folle,  dans l’inscription de son visage, de son nom dans la mémoire collective, dans l’histoire. En volant à des jeunes gens leur vie, leur voix et leur visage pour l’éternité, Breivik est déjà un monument national norvégien. Pas d’histoire contemporaine de la Norvège sans son nom…

Comment  pourrait-on donner un nom, une voix et un visage à ces êtres trop tôt anéantis? Ce n’est certes pas les médias qui sont capables de le faire. Peut-être y aura-t-il quelques émissions spéciales sur les attentats où l’on interrogera brièvement un frère, un père ou une sœur de cette jeune fille de 14 ans, Sharidyn Svebakk-Bohn, qui est morte cinq jours après avoir fêté son anniversaire. Seuls les bois et les eaux d’Utoya peuvent encore accueillir quelque chose de  ces disparitions violentes. Seule la  nature et peut-être  la littérature ou un art tout aussi mineur à l’heure actuelle peuvent faire entendre la voix de ceux qui se sont  tus… À l’heure où les médias nous hypnotisent avec la tête si blonde de Breivik et nous bombardent des citations si creuses du Manifeste 2083, au moment où la langue préfabriquée de tous les jours est prête à accueillir le monstrueux sans broncher, sans songer à se déformer, à se tordre de douleur, il est peut-être temps de faire entendre la voix éraillée, évanescente des morts, de représenter leurs corps, leurs espoirs qui furent bien vivants. Il y a un devoir de ne pas faire résonner davantage dans la Cité la parole furieuse d’un être plein de haine et les tribunaux norvégiens peuvent limiter le public de Breivik.

Cet été, je n’étais pas américaine. Après les événements d’Oslo et d’Utoya, je me suis surprise à devenir norvégienne même si je n’ai mis les pieds qu’une fois dans ce pays froid de grands bois et de vieux vikings qui ne me ressemblent guère. Je souhaite que la Norvège, malgré les événements tragiques, ignobles qui la secouent continue elle aussi à devenir norvégienne… Oui, n’en déplaise à tous les Breivik de ce monde, rongé par leur haine de l’étranger, je persiste et signe aujourd’hui: la Norvégienne.

Dena et Andrea

Les derniers jours de Smokey Nelson

On les avait mises toutes deux dans la même cellule… Après tout, elles avaient commis un même crime… Elles avaient tué des enfants… Les leurs… Andrea, en 2001, avait noyé les cinq siens dans la baignoire familiale. L’un après l’autre: Noah, 7 ans, John, 5 ans, Paul, 3 ans, Luke, 2 ans et puis la toute dernière, le bébé de la famille, la fille chérie, Mary, 6 mois. L’autopsie et Andrea ont rapporté que Noah, l’aîné, s’était beaucoup débattu, n’acceptant pas le sort que sa mère lui avait réservé. Les autres, les plus jeunes, avaient sûrement confiance en leur maman. En 2004, Dena Schlosser, elle, a épargné ses deux filles aînées. Néanmoins, elle a coupé les bras de sa troisième enfant, Margaret, qui avait 11 mois et qui ne devait pas trop se rendre compte, au début du moins, de ce qui lui arrivait. Maggie aurait succombé à ses blessures à l’hôpital.
Andrea et Dena avaient donc quelque chose en commun: l’infanticide. Cela crée apparemment des liens…
En 2008, Andrea et Dena sont devenues amies dans leur chambre commune du North Texas State Hospital où elles purgeaient en quelque sorte leur peine. Elles parlaient surtout de leurs petites filles mortes: Maggie et Mary. Oui, il paraît qu’elles partageaient des souvenirs des moments vécus avec leurs enfants. C’est du moins ce que Schlosser a déclaré à la presse… Cela pourrait bien être vrai…
C’est Dieu qui aurait murmuré à Dena Schlosser de sectionner les bras de Margaret. Le pasteur de l’église de Dena a pourtant déclaré aux journalistes que Dieu, qui est très bon, ne pouvait être aucunement responsable de ce malheur. Pour lui, il s’agissait, selon toute vraisemblance de l’œuvre du Diable… C’est pour soustraire ses petiots à l’influence de celui qui pourrait être ce même Satan qu’Andrea Yates les aurait tués. Elle écoutait la bonne parole de Woroniecki un preacher qui voyait dans les femmes l’origine du mal.  Il ne faisait que suivre la Bible, disait-il, et il était certes un bon lecteur. Après examen, les psychiatres ont conclu que les deux patientes avaient été prises d’un délire religieux. Ils ont aussi penché pour un épisode psychotique lors d’une dépression postpartum grave. De là à mettre ces deux mères très déprimées dans une même cellule, il n’y a qu’un pas, non?
Avant leurs crimes, les deux femmes étaient apparemment fragiles, instables… On leur aurait prescrit des antidépresseurs. Les ont-elles seulement pris? Leur mari respectif aurait réagi différemment aux meurtres. Russell Yates aurait défendu Andrea. Le blâme pour lui devait incomber aux médecins qui avaient soigné sa femme depuis tant d’années. Après la condamnation d’Andrea, Russell a pu refaire sa vie. Il a célébré son mariage avec Laura dans la même église où a eu lieu la cérémonie pour l’enterrement de ses cinq enfants. En mars 2008, Russell a eu avec sa nouvelle épouse un bébé, Mark. Malgré ses malheurs, Russell est toujours très croyant et continue de prier Dieu. Il parle de temps en temps à Andrea et va même lui rendre visite dans sa prison-hôpital. Russell ne saurait lui en vouloir. Les voies de Dieu sont impénétrables. Et puis il y a ce site web qu’il a construit à la mémoire de ses enfants (http://www.yateskids.org). Russell affirme que ce monument à ses petits morts lui apporte du réconfort. Cela aussi pourrait être vrai… John Schlosser lui, a demandé le divorce. Dena lui avait pourtant affirmé une semaine avant la mort de Maggie qu’elle voulait offrir sa fille à Dieu, mais John n’a pas prêté attention à ces paroles. Pour lui, cela devait être une de ces confidences banales que les femmes croyantes font à leur mari le soir avant de s’endormir. Comme Russell, John ne s’est senti responsable de rien. Il a obtenu que Dena n’entre plus en contact avec ses  filles, les vivantes. Je me demande si ces deux-là accepteront à leur majorité de revoir leur mère.
Dans leur chambre commune de l’hôpital du Texas,  Dena et Andrea  partageaient-elles le même psychiatre et puis avalaient-elles les mêmes médicaments? Échangeaient-elles leurs vêtements? Parlaient-elles du Texas des années 60 et 70 qui les avaient vu grandir? L’histoire ne le dit pas. C’est possible. Elles étaient si semblables… Du moins, le pensaient-elles… Dena confiait au Dallas Morning News qu’Andrea était en tous points comme elle… «Nous serons amies pour toujours» ajoutait-elle. Seules ces deux femmes pouvaient se comprendre l’une l’autre…
Que se racontaient-elles la nuit ? Cela, personne ne peut l’imaginer. Parce que les confidences de deux infanticides, les tragédies classiques n’y ont même pas pensé…
Dena et Andrea ont toutes deux facilement échappé à la peine de mort. Et pourtant au Texas, on ne rigole avec les meurtriers. Les procureurs de l’État n’ont même pas essayé de faire condamner Schlosser. Elle a vite été déclarée inapte à être jugée. Andrea, elle, lors d’un premier procès, a été condamnée à 40 ans de prison ferme. Meurtres avec préméditation. Lors de son second procès, elle a été reconnue non coupable: aliénation mentale. Andrea devra passer sa vie dans un hôpital. Seuls les médicaments, et peut-être Dena ou une autre bonne amie infanticide, lui permettent de se rendre compte parfois de l’étendue de ses crimes… Que voit Andrea quand elle comprend ce qu’elle a fait? Dena seule le sait. Il paraît qu’Andrea est contente que Russell soit à nouveau père. Cela lui apporterait une certaine joie.
Pourquoi Dena et Andrea n’ont elles pas été condamnées à mort? Pourquoi ne sont-elles pas en train d’attendre leur tour ou encore la clémence d’un gouverneur dans une prison texane, dans un couloir sordide, ignoble de la mort?  Que faire des Médée  dans notre monde rationnel? Que penser des parents qui tuent leurs enfants? Les lois de nombreux États américains, pourtant promptes à condamner, semblent défaillir devant les cas d’infanticide. L’État du Texas, les psychiatres n’ont pas trouvé mieux que de mettre ces deux femmes dans une même cellule d’hôpital… Comme si elles pouvaient constituer un ensemble dont elles seules connaissaient le mystère. Comme si Dena et Andrea renvoyaient à un autre monde, tout à fait incompréhensible qu’aucune loi, même pas la loi texane, ne peut saisir. Quand on y pense, il y a quelque chose de profondément bizarre, de bien pervers à avoir mis ces deux femmes dans la même chambre. Mais que faire de ces deux «monstres», si ce n’est précisément les montrer du doigt, les rassembler dans un lieu où, malgré tout, elles seront capables de dire dans le secret de leur commune alcôve de la prison psychiatrique qu’elles ont quelque chose en commun, un truc que l’on n’arrive pas trop à penser, à condamner avec nos lois qui ont l’habitude pourtant de tout savoir… Peut-on imaginer une communauté tranquille de mères infanticides que l’État ne sait que mettre en quarantaine, isoler sans savoir trop qu’en faire. Qu’elles se débrouillent, ces deux-là… Ces deux folles-là… C’est ce qu’elles ont fait, Dena et Andrea… Entre elles.
Au Québec, à l’été 2011, après douze semaines de procès et six jours de délibération du jury, Guy Turcotte a été déclaré criminellement non responsable des meurtres de ses deux enfants, Olivier et Anne-Sophie qu’il a pourtant bel et bien tués. Le verdict a scandalisé beaucoup de gens. Mais quelle peine, quelle punition serait à la hauteur de l’horreur de ces  assassinats? Faut-il pour autant baisser les bras et ne plus condamner ceux qui ont commis le crime le plus impensable?
Je ne sais trop comment se fait le partage des cellules au Québec. Guy Turcotte trouvera-t-il l’âme sœur dans une chambre de l’institution psychiatrique? Saura-t-il partager les secrets de son esprit tourmenté avec un compagnon de meurtre, avec son double médéen? Du crime de Guy Turcotte, la loi ne sait trop que faire. On lui donnera des médicaments. Turcotte subira sûrement un autre procès, où la loi tâchera de reprendre du poil de la bête. La psychiatrie, pour le moment, se charge de lui. En attendant que nous sachions comment penser les infanticides.
Seule la fiction pourrait rendre compte de meurtres aussi affreux. Seuls une grande dramaturge moderne ou un romancier de génie pourraient imaginer pour nous les secrets que Dena et Andrea se sont confiés dans leur cellule du Texas, en toute amitié…
Les secrets de l’infanticide.

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