Dans ses lettres de prison adressées à sa femme, Lucette Destouches, et à son avocat Maître Mikkelsen, l’écrivain français, Louis-Ferdinand Céline, évoque sa peur d’être condamné à mort pour trahison par un tribunal français. En 1944, après le débarquement, Céline avait quitté Montmartre où il avait passé la guerre, soupçonnant sûrement que sa vie était en danger. Il voulait aller au Danemark récupérer les pièces d’or, «ses enfants», qu’il avait confiées à une amie. Comme il apprit que le gouvernement français se formait a Sigmaringen et qu’il ne pouvait rejoindre le Danemark rapidement, Céline demanda à un représentant français la permission d’exercer la médecine auprès des derniers dignitaires de Vichy et des pétainistes. Il quitta Sigmaringen en mars 1945, fut arrêté à Copenhague le 17 décembre 1945, et maintenu en détention dans la prison de Maestre Faengsel et à l’hôpital jusqu’au 24 juin 1947. Il resta cependant au Danemark jusqu’en 1951.
Céline craignait en effet que la France, qui avait demandé son extradition, ne le conduise à l’échafaud. Au début 1945, la cour de justice de Lyon avait déclaré Charles Maurras coupable de haute trahison et le condamna à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale. Le 6 février 1945, Robert Brasillach, écrivain, critique et journaliste avait été fusillé par le gouvernement français. De nombreux intellectuels et artistes dont Paul Valéry, Paul Claudel François Mauriac, Albert Camus, Jean Paulhan, Jean-Louis Barrault, Jean Cocteau, Colette avaient demandé au Général de Gaulle qu’il soit gracié. En vain. Le procès de Brasillach dura pourtant seulement six heures et la délibération qui suivit se fit en vingt minutes. Les temps étaient à la purge, il fallait très vite séparer les bons des méchants, les résistants des collaborateurs et Céline ne pouvait qu’en trembler… Denoël, l’éditeur de Céline (mais aussi de Sarraute, d’Artaud ou encore de Freud en France) avait été abattu dans la rue le 2 décembre 1945. L’on évoqua la thèse de l’assassinat politique d’un éditeur qui aurait collaboré et tenu des propos antisémites.
Selon son biographe, François Gibault, Céline, dès 1942, apparaissait «sur une liste noire publiée par Life (24 août) et parmi les écrivains collaborateurs cités dans l’émission radiophonique de la B.B.C., “Les Français parlent aux Français” (15 octobre)». Par ailleurs, Céline savait bien qu’il avait écrit des livres très compromettants avant la guerre, comme L’école des cadavres ou encore Bagatelles pour un massacre qui connut un succès pendant l’occupation. Bien que la préface de François Gibault aux lettres de Céline affirme que ces pamphlets «n’avaient été écrits que pour éviter la guerre», la lectrice que je suis reste plus que sceptique quant à l’innocence et les bonnes intentions de Céline. Elle s’en tient aux mots de l’écrivain, dont ceux-ci que l’on trouve dans une lettre au docteur W. Strauss: «Je viens de publier un livre abominablement antisémite, je vous l’envoie. Je suis l’ennemi n°1 des juifs», et aux pamphlets qui laissent peu d’interrogations sur la pensée de Céline. Que l’humour et l’ironie soient toujours au rendez-vous chez Céline, il ne faut pas en douter. Mais il n’y a aucun doute non plus à conserver en ce qui concerne l’antisémitisme de Céline. Celui-ci se manifeste d’ailleurs de façon fort perverse dans les lettres qu’il adresse à Lucette Destouches, sa femme, et à son avocat, Mikkelsen, en comparant son sort à celui d’un juif! Lucette, qui a le malheur d’évoquer la possibilité que son mari accepte l’idée de comparaître devant un tribunal français, se voit répondre: «Avec grande inquiétude, je te vois trouver toute naturelle l’idée d’aller me faire juger à Paris. Peste non!, je m’accroche au Droit d’asile comme un diable! comme un Juif! Jamais aucun d’entre eux réfugié ici n’a consenti sur de belles paroles à aller se faire juger par Hitler! Foutre non! mon cas est exactement le même!» Céline récidivait quelques jours plus tard en écrivant: «Il faut s’accrocher au Danemark. Comme les juifs, nos maîtres en toutes choses». Puis dans une autre lettre, il allait une fois de plus dans le même sens: «Je réclame l’asile politique comme les Juifs le demandaient du temps d’Hitler, rien de plus, rien de moins». Ce titre de juif que Céline réclame a de quoi soulever l’indignation. Comme si la condition juive durant la guerre avait été celle du privilège et non celle de l’extermination et de l’horreur… Que Céline se réclame du droit que l’on a donné aux juifs est particulièrement odieux venant de lui et montre qu’au Danemark, après la guerre, Céline était loin d’en avoir fini avec «son» antisémitisme. Pourtant la question n’est pas ici de juger Céline et plus largement de savoir si l’écriture et surtout le style (ce grand style que beaucoup évoquent comme un garde-fou contre l’abomination) peuvent mettre la littérature au-delà de tout soupçon et lui donner un statut particulier. Céline est resté au Danemark de peur d’être condamné à mort ou encore de passer sa vie en prison. Même s’il disait lui même, sans trop savoir ce qu’il avançait et dans la mauvaise foi qui lui était habituelle, qu’il préférait mourir…
Néanmoins, on comprend bien que les conditions que l’après-guerre réunit ont tout pour que des intellectuels tels que Céline soient condamnés rapidement à mourir, sans de justes procès. Si la vie a compté pour peu de choses durant la guerre, dans les années qui suivirent, l’Europe est restée sous un régime spécifique où la peine de mort a été très importante et donnait à beaucoup l’impression de pouvoir en finir avec les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale… Il y a en 1945 une vraie volonté de juger, de punir. Et Céline sent très justement que l’époque n’est pas à la rigolade et que les écrivains ne seront pas tous épargnés.
Le procès de Nuremberg, sous la juridiction d’un tribunal militaire international, fut intenté contre 24 dirigeants du Troisième Reich accusés de complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Il se tint à Nuremberg, alors en zone d’occupation américaine, du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946. On y condamna à mort par pendaison douze dirigeants nazis: Martin Bormann (par contumace), Hans Frank, Wilhelm Frick, Hermann Göring (qui se suicide juste avant l’exécution de la sentence), Alfred Jodl, Ernst Kaltenbrunner, Wilhelm Keitel, Joachim von Ribbentrop, Alfred Rosenberg, Fritz Sauckel, Arthur Seyß-Inquart et Julius Streicher. On voit ici que la notion même de crime contre l’humanité, qui existait bien sûr avant la Deuxième Guerre mondiale, mais qui devient une notion juridique en 1945, est très liée à la mise à mort de ceux qui ont commis des actes abominables contre l’espèce humaine. Il faut dire qu’à l’époque les quatre pays à la tête du tribunal international (Grande-Bretagne, France, URSS et États-Unis) pratiquaient tous la peine de mort. Il faudra attendre le tribunal pénal international de l’ex-Yougoslavie en 1993 pour voir les tribunaux internationaux renoncer au châtiment ultime. Si, depuis la fin de la guerre, beaucoup de pays ont progressivement aboli la peine de mort, il y a quand même quelques états abolitionnistes qui ont gardé la possibilité de la peine capitale pour des crimes extrêmement graves, comme le génocide. C’est le cas d’Israël, qui n’a plus la peine de mort depuis 1954, mais qui a exécuté Adolf Eichmann dans un procès célèbre et exemplaire en 1962. Eichmann a été reconnu coupable de l’organisation de la Solution finale. Rappelons ici que lorsque l’administration Bush a demandé à ses diplomates à l’étranger de défendre sa décision de demander la peine de mort contre les six détenus de Guantanamo inculpés pour les attentats du 11 septembre 2001, elle a évoqué le modèle des exécutions des criminels de guerre nazis durant les procès de Nuremberg… Nuremberg a été le modèle même, pendant très longtemps, d’une application juste de la peine capitale.
Que Mohammed Khadafi soit, prétend-on, tombé dans un échange de tirs à Syrte, après avoir été capturé vivant, règle la question de son éventuelle comparution devant un tribunal pénal national. Pour Moubarak, Président de la république arabe d’Égypte de 1981 à 2011, malgré une mise en scène fabuleuse dans laquelle il est apparu sur une civière et très affaibli avant de plaider non coupable aux accusations qui lui ont été présentées, la situation est quelque peu différente… Le 5 janvier 2012, le procureur a demandé la peine de mort pour l’ancien président d’Égypte. Depuis, Moubarak a menacé de se suicider s’il était transféré de l’hôpital à la prison. Le verdict devrait être rendu le 2 juin 2012, si tout va bien et si Moubarak ne met pas fin à ses jours… Moubarak, comme beaucoup de dictateurs (il suffit d’évoquer ici le nom de Pinochet), a tout intérêt à se faire porter malade pour retarder son procès et bénéficier d’une certaine clémence de ses juges.
Céline, dans sa prison au Danemark, en 1946, voit lui aussi son état de santé se dégrader. Ses lettres de prison deviennent de longues lamentations sur sa condition physique et sur sa difficulté à aller à la selle (suite à une dysenterie contractée en Afrique en 1916-1917, pendant la guerre. Céline tient bien sûr à rappeler, alors qu’on l’accuse de trahison, son patriotisme et son invalidité de guerre…) Il écrit donc le 5 avril 1946: «J’étais déjà bien hypothéqué, ce printemps m’a chargé de rhumatismes! Ma carcasse tombe en ruine! Le Dr Nellemann me regarde depuis si longtemps qu’il me voit traîner d’un lit à l’autre avec je le crains un certain dégoût. Je redoute fort d’être encore une fois renvoyé en ma cellule un de ces matins!» Céline insiste, avec force détails parfois scatologiques, afin ce que son avocat sache bien combien le prisonnier Destouches est mal en point et les lettres porteront en elle ce plaidoyer en faveur de l’hôpital plutôt que la prison. En fait, au début de son séjour au Danemark, tout juste après la guerre, Céline est persuadé qu’il faut gagner du temps, attendre que les choses se calment, que la folie vengeresse de l’après-guerre passe un peu. Il n’a pas tort. Dans le cadre des politiques d’épuration au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et qui selon Pierre Assouline (L’épuration des intellectuels, 1985) ont donné lieu à des peines beaucoup trop lourdes, en 1950, Céline est condamné (par contumace) pour collaboration. Il aura à faire une année de prison (qu’il a déjà effectuée au Danemark). On le condamnera aussi à payer 50 000 francs d’amende, à la confiscation de la moitié de ses biens et à l’ indignité nationale. En 1950, les passions se sont un peu apaisées et les problèmes sont un peu autres. Céline rentrera en France en 1951, grâce à son avocat Tixier-Vignancour qui obtient l’amnistie de son client «grand invalide de guerre», en ayant présenté le dossier sous le nom de Louis-Ferdinand Destouches. Personne apparemment n’aurait fait le rapprochement. En 1950, Céline-Destouches est déjà effacé des mémoires des gens de l’époque.
Pourtant, en 2011, pour le cinquantième anniversaire de la mort de Céline, le ministre de la culture voulait rendre un hommage national à Céline. Il a dû y renoncer, suite à une protestation de Serge Klarsfeld. Si Céline a échappé à la peine de mort et n’a pas eu tort de croire que la justice finirait par lui ficher un peu la paix et serait moins violente, moins vengeresse, il n’en reste pas moins que l’Histoire ne l’a pas oublié et qu’elle n’a pas fini de l’écrire et de le condamner… à un simple retrait, d’ailleurs bien mérité.