D’un ennui bien mortel

1. Le ciel de Bay City

«Déjà tout petite, je m’ennuyais…» Je ne sais toujours pas si, en écrivant cette phrase qui me semble une citation peut-être parce que je l’ai tant de fois lancée comme une déclaration de guerre ou comme une provocation à ceux et celles qui m’ont demandé durant ma vie, avec une gentillesse bien souvent feinte, quel genre de petite fille j’étais, il me faut mettre un complément au verbe «ennuyer» pour parvenir à décrire le sentiment que j’avais enfant et que j’éprouve encore. Oui, je m’ennuie peut-être de quelque chose… Comme si j’avais hérité de la mélancolie de ma mère, de cette nostalgie de l’Europe et tout particulièrement de la France qui ne la lâchait jamais. Ma mère avait quitté «son» pays. Malgré la puissance de rêve qui portait cette jeune femme abandonnant «son» Paris de l’après-guerre, reconstruit sur les ruines de 1945, et venant s’installer dans la petite ville qu’était alors Montréal, ma mère pleurait souvent dans notre cuisine de banlieue en nous parlant du métro de Paris que j’ai connu depuis et qui ne soulève pas particulièrement d’émotions en moi. M’ennuyais-je aussi de la France, celle d’avant ou après le cauchemar nazi, alors que je passais à Ville d’Anjou, dans notre duplex morne, des jours empreints d’un passé que je ne connaissais même pas vraiment? Durant la fin des années 60 et durant les années 70, et tout particulièrement durant les mois d’été où nous ne faisions rien d’autre que d’attendre une nouvelle année scolaire, y avait-il dans mon ennui et dans celui que j’arrivais à peine à partager avec mon petit frère, quelque chose de propre à la condition d’enfants isolés par leur communauté et leur culture familiales ? Ou encore m’est-il possible de voir maintenant, dans cet ennui-là une mélancolie propre à l’enfance que seuls l’école et son programme bien défini ou encore les camps de vacances réglementés et régimentés savent chasser.

Lorsque j’étais petite, nous n’allions ni mon frère ni moi, dans ce que ma mère appelait les colonies de vacances ou encore les «colos» qui n’étaient pas, selon elle, pour des petits de notre classe sociale. Le mot «colonie» restait d’ailleurs très important dans notre famille. Il était toujours péjoratif dans la bouche de ma mère, qui reprochait à mon père de venir de «là-bas», d’Afrique du Nord, des colonies très en retard sur la «Métropole» et qui n’avaient eu aucune reconnaissance envers la mère patrie. Il fallait penser à l’Algérie… De plus, ma mère parlait du Canada français en déclarant qu’on était aussi mal servis à Montréal que dans les colonies et c’était la raison évidente pour laquelle mon père s’y trouvait si à l’aise… En fait, nous étions trop pauvres pour aller avec «les sales gosses de riches» et trop bien pour nous mêler «aux voyous miteux du quartier». Tout l’argent de mes parents allait dans le paiement des frais de scolarité de l’école privée où nous étions inscrits et qui était, bien sûr, bien au-dessus des moyens de notre famille. Nous passions donc, comme les gens de notre condition, l’été à lire…

Chaque jour, il me fallait un nouveau livre que j’allais acheter à la librairie Classic’s Books (oui, à cette époque, l’affichage en anglais était de mise au Québec) aux Galeries d’Anjou, centre d’achats très à la mode à l’époque, ou que je recevais de mes tantes. Malgré la gêne pécuniaire dans laquelle se trouvait ma mère, elle n’aurait jamais voulu que nous empruntions des bouquins et des revues à la bibliothèque de la ville. «Vous rigolez, les enfants… Il n’en est pas question. Les livres sont sales. C’est tripoté par tout le monde. C’est un foyer de maladies. Je ne veux pas de cela ici». C’est ce que nous disait ma mère et elle ne tenait pas à ce que je rapporte la tuberculose ou une autre «saloperie» à la maison. Est-ce par défi bien enfantin maintenant que je passe mes journées dans les bibliothèques à tourner les pages de ces livres «contaminés» et que j’en rapporte toujours à la maison une dizaine que je touche avec concupiscence. Enfant, il me fallait donc me procurer des livres neufs (nous n’avions jamais droit à quoi que ce soit d’un peu vieux et nous étions toujours les premiers occupants de ces boîtes qui nous servaient d’appartement). Ma soif gargantuesque de lectures grevait le budget de ma mère qui préférait se priver de tout plutôt que de me voir lire «un vieux truc». Je me souviens bien comment ma mère regardait avec dépit un petit pot de crème pour le visage Jergen’s presque vide, alors qu’elle savait qu’elle devrait nous acheter encore des livres pour passer l’été. Et souvent, je crois avoir aperçu dans le regard de ma mère une vraie douleur, douleur qui pourtant ne l’aurait jamais incitée à nous conduire à la bibliothèque.

L’été, indifférente aux rides de ma mère, je continuais néanmoins à m’ennuyer. Les livres que je dévorais ne chassaient jamais l’ennui profond que je ressentais, mais ils l’accompagnaient, lui donnaient en quelque sorte une couleur, un parfum. L’ennui trouvait un lieu: le livre. Dans les mots des écrivains, il prenait forme et devenait supportable. Vers sept ou huit ans, je m’ennuyais donc avec Alice, une jeune fille moderne à qui il arrivait toutes sortes d’aventures. J’ai oublié le nom de l’auteur de cette série de petits romans dans lesquels il m’arrivait de m’amuser quand même un peu, par intermittences. Mais si les livres pouvaient constituer pour moi de petites escapades hors de mon existence maussade, ils n’arrivaient jamais à dissoudre totalement ma morosité et mon attente de quelque chose de grand auquel les livres, malheureusement me permettaient de croire. En compagnie des livres, j’ai appris à m’ennuyer de l’avenir. L’ennui, en fait, a pris une direction. Il a eu un but. Il s’est fait patience, attente. Je me suis ennuyée d’une vie qui viendrait un jour, d’instants heureux où je quitterais ma famille et mes étés tristes. Adolescente, je me suis donc ennuyée un été entier avec Zola, et au moins deux ou trois autres étés avec Balzac et puis encore avec Proust. Ma mère avait hérité de sa tante Suzanne une collection de livres en cuir qu’elle exposait dans notre salon. Ma mère aurait préféré que je ne mette pas mon nez sale dans ces trésors qu’elle avait apportés avec elle de France et qu’il ne fallait pas abîmer ou «salir» en les lisant. Les livres pourtant étaient en décomposition. Ils jaunissaient et l’encre en mangeait les pages. Des trous se formaient sur ces dernières… Ma mère, aveuglée par l’idée de la France et ses possessions, ne voyait pas du tout dans quel état se trouvait son héritage. Elle me permettait de lire ses bibelots, à condition que j’en prenne grand soin. Ce que je ne manquais pas de faire.

C’est ainsi que j’eus accès relativement jeune à des livres que ma mère aurait préféré que je ne lise pas, non pas à cause d’un contenu illicte, mais bien plutôt à cause de leur belle couverture qu’elle ne voulait pas que je souille.

Dans les lectures des étés de ma jeunesse, l’ennui, tout à coup, m’est apparu mien, vital. Il a cessé d’être extérieur à moi. Je ne l’ai plus vécu comme une espèce de tumeur ou de kyste à extraire. J’ai compris qu’il m’habiterait toute ma vie et que nous devions apprendre à faire bon ménage. Et c’est encore par ennui, non pas celui que donne l’oisiveté de la banlieue, mais bien plutôt celui qui est lié à toute existence que j’ai commencé à lire sans arrêt, comme une défoncée… De cet ennui-là, j’aimerais néanmoins protéger ma fille, en lui permettant d’aller en «colonie» de vacances avec les «sales gosses de riches» ou «encore avec les voyous miteux du quartier». Et pourtant… N’y a-t-il pas dans l’ennui quelque chose de profondément formateur? Je ne saurais comment répondre à cette dernière question, mais elle me hante.

En 1979, alors que je passe mon bac de philo dans un lycée français, le sujet de la dissertation que je me dois de traiter en quatre heures est une citation de Baudelaire que je reproduis ici de mémoire : «Il faut travailler, travailler, parce que, tout compte fait, travailler est moins ennuyeux que s’amuser». En 1979, j’ai dix-huit ans et je me suis encore peu amusée dans ma vie. Cette phrase arrive à point pour venir clore une enfance sans joie. À dix-huit ans, je ne sais que travailler et finalement je ne peux qu’être d’accord avec Baudelaire, même si à l’époque, je suis loin d’avoir fait les frasques et les jeux qui lui donnent à lui l’autorité d’écrire une telle phrase. Je me fais donc baudelairienne, et décide de faire de la profession de foi de l’écrivain mon credo.

Maintenant que je suis plus âgée et que je connais mieux Baudelaire et la vie, j’aime penser qu’il est possible de s’amuser et de découvrir la joie de vivre.

«L’ennui, fruit de la morne incuriosité, prend les proportions de l’immortalité» a encore écrit Baudelaire. Mais à l’ennui immortel, grandiose, que j’ai vécu enfant, je préfère encore un ennui mortel (comme on dit), celui de ceux et celles qui rigolent l’été comme des baleines échouées sur une plage de la vie, dans une «colonie» de vacances.

Comme deux gouttes d’eau

1. Le ciel de Bay City

Dans les toilettes pour femmes d’un collège secondaire où j’assistais, il y a quelques jours, à un spectacle de flamenco, j’entendis une jeune fille dire à celle que j’imaginai sa meilleure amie : « ‘stie, que je ressemble à ma mère, quand je m’coiffe de même ! Ce cri du cœur en disait long sur le lien de cette adolescente à sa mère, ou en tout cas sur ce qu’elle souhaitait que sa meilleure amie voie de celui-ci.

Il y a, qu’on le veuille ou non, dans le désir exprimé de ne pas ressembler à quelqu’un la manifestation explicite d’une volonté de rupture. Assumer ou cultiver une ressemblance, c’est avant tout accepter d’avoir en soi un peu de l’autre, porter, embrasser quelque chose d’une altérité avec laquelle on souhaite avoir affaire. Si la haine individuelle ou collective se manifeste par une tentative d’expulser hors de soi ou de son territoire le corps de l’étranger, l’amour, lui, est toujours cannibale. Prendre quelque chose sur soi des attributs de l’aimé, avaler, dévorer des yeux (les métaphores ici ne sont jamais innocentes) celui ou celle qui est l’objet de la passion pour mieux se l’accaparer, faire de son propre corps le lieu d’une commémoration de l’être adoré, tels sont les buts inavoués de l’amoureux. Telle serait aussi le destin de la pulsion, qui a fondamentalement du mal avec la séparation.

Il arrive souvent à l’amie, l’amant ou l’amante, de porter un bijou ou un objet de l’être absent, afin d’abolir ainsi la distance ou la mort, de reproduire un geste ou une expression pour mieux montrer de façon consciente ou inconsciente que l’autre vit toujours (bien que celui-ci puisse être justement à côté de soi) à l’intérieur de soi ou encore à la surface des mots et de la peau. À la télévision, un fan de Michael Jackson qui pleurait son idole disparue racontait à combien de chirurgies, il avait dû lui aussi se soumettre pour parvenir à prendre le visage pourtant peu personnel de Jackson. Celui-ci n’avouait-il pas que son amour pour Elizabeth Taylor lui donnait envie de lui ressembler (ce qui explique peut-être les multiples transformations de son visage si étrange) ? De l’amour à l’identification, il y a souvent un pas qu’il est bien difficile de ne pas franchir. Le corps entier de l’autre devient fétiche et objet de fantasme de possession, de conservation, au-delà de toute séparation.

Il m’est souvent arrivé, lorsque j’ai perdu des amis, de tenter de reprendre certains de leurs tics de langage ou de me rendre compte que je répétais quelques-uns de leurs mouvements. Matthew, que je connaissais pourtant peu, avait (je l’avais remarqué) une façon d’enlever ses lunettes afin de bien couvrir de ses yeux ses paumes, comme si quelque chose de désagréable parfois lui venait à l’esprit et qu’il ne pouvait s’empêcher de le reconnaître. Son corps désirait faire signe à cette pensée en la touchant de la chaleur de ses doigts. Il y avait aussi en lui ce geste qui consistait à passer ses deux mains, grandes ouvertes, de chaque côté de ses tempes dans une volonté manifeste de se démêler les cheveux, ce qui avait pour effet de les ébouriffer totalement. Il m’arrive de faire «apparaître» Matthew en faisant comme lui. Lorsque je me secoue ainsi la tignasse, je pense qu’il n’est pas très loin. Je lui souris….

J’ai tenté, après le départ de Maria, de retrouver certaines des expressions langagières qu’elle avait, et de me les répéter tout bas cherchant désespérément son intonation, son débit, qui parfois se manifestent en moi, comme par magie, sans effort dans des moments «épiphaniques» où l’espace, le temps, et la mort sont presque abolis. Je me suis surprise récemment alors que je m’ennuyais trop de cette amie à imiter dans une conversation banale son accent russe, en mettant en quelque sorte dans ma bouche sa façon de dire les mots, de rouler les «r» et de faire pétiller le langage et la vie.

Cette tendance à prendre l’autre en soi, sur soi est peut-être davantage manifeste dans les liens de filiation où l’on peut parfois être fier (oui cela arrive), sans frôler l’idolâtrie, d’avoir quelque chose de son père ou de sa mère, de se trouver un petit air de famille bien rassurant. Je suis assez étonnée par la mode peut-être inconsciente qui consiste à ce que les membres d’un même couple (fussent-ils de sexe opposé) s’habillent de la même façon en faisant écho au corps aimé, comme si celui-ci devait s’inscrire à même la chair.

Je lisais dans un «journal féminin» (j’aime cette expression!) un psychologue déclarer avec inquiétude combien il était terrible de voir dans des publicités, des mères et des filles habillées de la même façon, dans une indifférenciation malsaine. On oublie vite (et la psychologie est la première à tout effacer de l’histoire puisqu’elle pathologise tout et particulièrement le présent) combien il fut un temps où la filiation, dans l’héritage symbolique qu’elle mettait en place, demandait aux enfants de ressembler à leurs parents et de marquer cet effet de descendance par des vêtements ou des objets à porter sur le corps. Si dans les familles, la ressemblance renvoie à un sentiment presque tribal et si, dans les groupes et sociétés scolaires ou sportifs, l’uniforme crée un sentiment d’appartenance à un organisme auquel le vêtement fait signe, dans le cas des amoureux, le même t-shirt ou la même casquette crée un lien d’écho, de reprise pour lequel aucune médiation de l’institution n’existe. Les corps ne deviennent alors plus qu’un en se doublant, se rappelant l’un à l’autre.

Dans les lettres à sa famille et ses amis qui viennent d’être publiées chez Minuit, Bernard Marie Koltès, dramaturge français, mort en 1989 du sida alors qu’il était âgé d’à peine 41 ans, exprime à plusieurs reprises son grand amour pour sa mère. Or, justement cette passion filiale très émouvante se manifeste pour lui dans le désir conscient de reproduire avec d’autres certains gestes que sa mère avait avec lui, alors qu’il était enfant. Il s’agit pour Koltès d’imiter sa mère. En faisant avec les enfants qu’il côtoie comme moniteur dans un camp de vacances, les mouvements que sa mère avait avec ses propres enfants, Koltès parvient à aimer les petits qui sont avec lui cet été là, mais aussi à vivre plus sereinement la séparation d’avec sa mère que lui impose son travail d’été. En consolant le petit Gilles, qui pleurait, Koltès est sous le choc d’une impression étrange, subtile et fugitive. Il écrit à sa mère : “je t’ai vue, je t’ai sentie pour ainsi dire… Peut-être sera-ce le seul instant de ma vie ou je t’aurai comprise”.

Bien sûr, on peut pathologiser l’interprétation de ce récit de Koltès en voyant en celui-ci une espèce de Norman Bates qui, dans le film Psycho d’Alfred Hitchcock, se déguise en sa mère morte et momifiée pour mieux s’empêcher d’exister, puisque Bates dans le rôle de sa mère tue tous ceux et surtout celles qui s’approchent de lui, dans une mise en scène d’un amour maternel dévorant. Tout grand amour a peut-être son revers, sa folie…

Dans le désir de ressemblance, de reprise par soi du corps aimé, il peut évidemment être question d’une fusion malsaine, d’une indifférenciation morbide. On peut bien sûr avancer que tout désir de ressemblance, de bouffer l’autre pour mieux le faire exister en soi est proche d’une pulsion agressive, dévoratrice qui n’a que peu en commun avec l’amour et l’affection. Hollywood et les journaux populaires nous préviennent contre ce désir cannibale en présentant dans des histoires d’horreurs le rêve que certains fans ont de tuer leur idole, dont l’existence après tout rappelle que ces fans ne sont pas complètement celui ou celle qu’ils imitent. Mais il s’agit avant tout pour tout amoureux (dévoreur en puissance), d’un deuil (petit ou grand) impossible. Le corps dit alors à l’être aimé : «il n’est pas évident de me séparer de toi. Regarde, tu es encore là, sur moi, en moi…»

Dans une fête, un invité disait à une petite fille que je connais bien combien il trouvait qu’elle ressemblait à sa mère. En prenant les convives à témoin, il employa l’expression «comme deux gouttes d’eau» qu’il répéta plusieurs fois. Pendant quelques secondes, tout le monde fut gêné de cette phrase surprenante puisque tous les gens de l’assemblée savaient que l’enfant avait été adoptée il y a à peine deux ans. Elle n’aurait «naturellement» rien de commun avec sa maman. Mais celle-ci après un certain moment d’étonnement muet et avec une vive intelligence remercia cet homme en lui disant simplement en souriant : «Oui, moi, je trouve aussi. C’est de plus en plus évident pour moi.» Et tout le monde se mit à rire, heureux.

Ces deux gouttes d’eau là, tombées de deux nuages portés par des vents pourtant bien lointains, je les souhaite à nos vies souvent arides ou sèches. Deux gouttes d’eau qui permettent parfois au monde d’être vraiment fertile.

A Room with a View

1. Le ciel de Bay City

À Chicago, de son lit d’hôpital, V. regarde par la fenêtre. Devant lui s’étale le bâtiment compact du centre de recherche, là où les scientifiques en blouse blanche, dont il aperçoit la silhouette grisâtre, s’affairent à trouver quelque remède qui lui sauvera la vie. Parfois V. se met à croire que de cet immense building solide, trapu, presque réconfortant surgira véritablement la solution à sa maladie. Il arrive à V. de regarder le ciel de Chicago et de ne voir en lui qu’un lieu vide, désespéré en lequel gît l’absence de tout espoir. Demain ce ciel brillera sans V. Demain, la neige molle, transportée par les vents venus des Grands Lacs, recouvrira toute joie. Pourtant, chaque jour, V. essaie d’avoir encore une opinion sur l’avenir. Il tente encore d’interpréter les signes que lui offre la page indéchiffrable formée par le large cadre de la vitre de sa chambre. Souvent, ses yeux s’arrêtent à sa collection d’éléphants porte-bonheur que ses amis ou les amis de Stéphane lui ont donnés ou envoyés d’ici et là. V. pense alors à son enfance, à Dumbo auquel les gens lui ont longtemps dit qu’il ressemblait à cause de ses oreilles décollées, à cette sortie au cirque qu’il avait faite avec son père et durant laquelle il avait pu, à la fin du spectacle, alors que l’on défaisait le chapiteau, toucher un peu l’immense éléphant que le dresseur roumain, en habit guindé, avait fait s’agenouiller devant l’enfant. V. se rappelle le contact doux de l’animal, des grands yeux tristes, trop humains que celui-ci avait. V. oublie alors Chicago, sa maladie, la mort possible et ne pense qu’à cette journée mélancolique où il faisait bon être un enfant et se promener avec son père.

Quand V. a la possibilité de sortir de l’hôpital et d’avoir quelques journées de repos à lui, il se presse pour aller peindre dans son atelier à l’autre bout de la ville de Chicago de grands tableaux gris, sur de gigantesques morceaux de vitre cassée. Le soir, très tard, il s’arrête de travailler seulement quand les vitres sur lesquelles il pose de la peinture sont couvertes d’une pâte sombre, opaque.

À Montréal, C. a en quelque sorte condamné la fenêtre de son bureau, en dressant devant elle, sur sa grande table de travail, un écran géant pour son ordinateur Apple. Quand elle est assise à son bureau, C. ne regarde jamais dehors. Elle se concentre sur les mots qu’elle tape vite et qui apparaissent immenses sur son écran. Avec l’âge, C. a du mal à voir. Elle n’a pas hésité à s’offrir un grand écran que le technicien de la boutique Micro lui a conseillé. Quand elle arrête d’écrire frénétiquement et de malmener son clavier pendant trois minutes, C. contemple l’écran de veille constitué d’un aquarium tout bleu dans lequel des poissons multicolores valsent au son d’une musique fantôme. C. a mis sur son bureau d’ordinateur, une photo que Stéphane lui a envoyée récemment de Chicago. Il s’agit de la vue sur la ville et sur le bâtiment de recherche que V. a de son lit d’hôpital. Depuis quelques jours, C. contemple souvent cette photo. C. voudrait voir avec V. le signe de jours meilleurs. Sur la photo, C. remarque les éléphants qui se baladent sur le bord de la fenêtre d’hôpital. Elle s’attarde sur Jonas, le caresse du bout des doigts grâce au contact bête, froid avec l’écran géant qui est pourtant interdit par le technicien de la boutique Micro. Jonas est son éléphant préféré, celui qu’elle a envoyé à V. en espérant qu’il portera chance au copain de Stéphane, qu’il avalera tout rond la maladie.

À Montréal encore, M. tente toujours de prendre la même place dans l’immense salle verte baignée de lumière où se donnent tous ses cours de yoga. À chaque séance, M. arrive très tôt pour se mettre au premier rang, afin de pouvoir mieux dévorer des yeux le flanc de la montagne qui, au loin, fait signe à un ailleurs. Les arbres qui couvrent le mont Royal donnent à M. le sentiment d’être loin de la ville, de toute civilisation, dans une contrée qu’elle ne connaît pas. Elle s’imagine alors dans un autre pays, à une autre époque, avec une autre histoire que la sienne. À partir d’un petit morceau de verdure, M. s’invente une Inde fabuleuse, une jungle costaricaine luxuriante. Quand il lui arrive de ne pas arriver assez tôt à son cours, M. est obligée de se mettre au fond de la salle, près d’une fenêtre moche qui donne sur le côté nord du studio de yoga. De là, qu’elle le veuille ou non, au moment d’un vrksasana, M. perd l’équilibre en apercevant au loin le gym dans lequel son ex s’entraînait en dominant l’avenue Mont-Royal qui file droit. A l’époque, M. ne faisait pas de yoga. Elle se revoit à l’entrée en train de fébrilement attendre Jean, heureuse. Quand les néons bleu, blanc, rouge de l’enseigne du gym de son ex se mettent à clignoter dans la nuit, M. souhaiterait qu’ils l’aveuglent pour de bon.

À Chicago, Jean a un bureau qui donne sur le lac Michigan. Il y tenait beaucoup et a dû faire des pieds et des mains pour obtenir cette pièce magnifique qui était normalement réservée à une fille de l’Iowa, mieux placée que lui dans la hiérarchie de ce bureau d’architectes. Cette vue sur le lac symbolise en quelque sorte la réussite de Jean, sa hardiesse, sa ténacité. Il espère aussi bientôt pouvoir s’acheter un condo qui aura exactement la même vue. Ainsi, à la maison ou encore au travail, il sera chez lui. Quand il est assis dans son large fauteuil de cuir rouge et qu’entre deux rendez-vous, il pivote enfantinement sur lui-même pour regarder par la fenêtre, Jean est content d’être loin de Montréal, de cette absence d’horizon que caractérise pour lui cette ville trop petite pour ses rêves et ses ambitions. Dans les voyages qu’il fait à travers le monde, il demande toujours un « executive floor », proche du sommet des hôtels qu’il fréquente. De partout, Jean contemple la vie des hauteurs. Il voit loin, très loin. Son regard si aérien ne lui permet pas de s’attarder sur Montréal, ville misérable, vue de si haut.

À Florence, au début du vingtième siècle, dans un roman de E. M. Forster. Lucy Honeychurch une jeune femme de la bonne société anglaise et sa cousine Charlotte Bartlett, chaperon de Lucy, arrivent dans la pension Bertolini et exigent une chambre avec vue sur l’Arno, à laquelle elles croient avoir droit. Comme les aubergistes ne peuvent satisfaire les deux femmes, puisque la pension est pleine de touristes, un père et son fils, les Emerson, proposent à Lucy et Charlotte leur chambre qui répond à ce désir de vue sur l’Arno. Les jeunes femmes hésitent à accepter une telle offre qui leur semble peut-être mal intentionnée, venant de deux hommes cavaliers et excentriques, mais le pasteur qui est là les rassure sur les buts du père et du fils. Finalement, après bien des péripéties et des obstacles de toutes sortes, la jeune Lucy, presque malgré elle, se retrouve avec celui que son entourage voyait comme peu recommandable, Georges Emerson. Sa vision sur le monde s’est en quelque sorte élargi et sa perspective sur les choses a pu changer. Elle a enfin une vraie vue sur la vie qui lui permet de contempler son réel objet de désir, son Georges.

À Amsterdam, durant la guerre, Anne Frank se terre dans un appartement avec sa famille et quelques gens, condamnés comme elles, à ne pas exister. Anne ne peut voir le ciel. On ne doit pas savoir qu’«ils» sont là, à se cacher. Elle attrape parfois un bout de soleil ou imagine un nuage, bas, froid. Mais sa vue reste tournée vers l’intérieur des petites pièces que le sort mesquin lui consent. Anne Frank n’a pas grand-chose à contempler. Toute sa vie est écoute. Elle tend l’oreille pour savoir si elle peut entendre les pas terribles de ceux qui un jour viendront la chercher. Anne Frank est tout ouïe. Elle n’a pas ses yeux. Même pas pour pleurer.

À Paris, au dix-neuvième siècle, Baudelaire écrit : «Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie».

C’est à ce genre de consolation lamentable que se livre l’écrivain qui, lui aussi, croit pouvoir avoir la bonne vue sur le monde. Il ne sait pas combien il expérimente la vie, malgré tout, en double aveugle.

Tel est vu celui qui, dans son immense arrogance, croyait voir.

Trop beau pour être vrai ?

1. Le ciel de Bay City

Deux jeunes gens que je connais un peu et que j’aime beaucoup sont partis il y a quelques jours pour la première fois en Europe. Ils ont quelque chose comme vingt ans et découvrent dans la fièvre, la joie les lieux dont ils ont toujours entendu parler, les noms de rues, de monuments, de musées qui ont bercé toute leur adolescence. Sur Internet, ils font le compte-rendu enthousiaste de leurs rencontres folles, de leur bonheur. Je les suis de loin, partageant leur ravissement. Je ne sais pas si tout leur plaît en Europe. Mais ils sont là-bas… Enfin! Cela constitue  en soi un véritable enchantement. Quelque chose de complètement impensable et pourtant bien réel a lieu. Les deux jeunes voyageurs en sont encore babas. Il ne leur en faut pas plus pour planer.

En lisant leurs péripéties de voyage, je n’ai pu m’empêcher de songer à la première fois que j’ai vu le Pacifique. J’avais 37 ans. Le Pacifique n’est pas l’Europe. Dans la culture que nous recevons au Québec, il est moins habité par les fantômes des livres que nous avons lus. Pourtant, quand j’ai posé le pied sur la grande île dont je ne connaissais même pas le nom avant d’avoir acheté mon billet d’avion, j’ai pensé à Daisy Bates, à Robert Louis Stevenson ou à Margaret Mead. Leurs mots me guidaient et je me coulais en eux. Voir le Pacifique a été une joie pour moi. Un rêve que je croyais irréalisable et qui l’est en quelque sorte resté… Un jour récent, alors que l’on me demandait si j’avais vu telle ancienne plantation à Oahu, j’ai répondu distraitement: «Non, je ne suis jamais allée dans le Pacifque, mais j’en rêve!», pour m’apercevoir immédiatement que je disais n’importe quoi, que je répondais automatiquement, comme cela m’arrive si souvent. Je suis allée là-bas, j’y suis restée un peu, j’y suis même retournée plusieurs fois, mais il me semble que ce bonheur pour moi reste inassimilable, que je ne peux que demeurer celle qui rêve du Pacifique mais qui ne l’a jamais vu. Il y a dans la réalisation de mon désir quelque chose de proprement impossible. On se s’habitue pas au bonheur. Il demeure étranger à certains.

Dans un un texte intitulé «Trouble de mémoire sur l’Acropole», le père de la psychanalyse, Sigmund Freud, écrit à Romain Rolland une lettre pour célébrer le soixante-dixième anniversaire de celui-ci. Freud, dans sa missive célébre à Rolland, constate qu’il ne sait quel récit offrir à l’écrivain en guise de cadeau d’anniversaire. Il voudrait bien lui livrer quelque chose qui puisse rendre hommage au talent de Rolland mais ne voit pas trop quoi écrire.

Freud a à cette époque 80 ans. Il a dix ans de plus que Rolland et tout ce qu’il peut donner c’est son expérience, une analyse de sa psyché, une réflexion sur soi qui peut peut-être servir au «jeune» Rolland. Que peut donner Freud? Peut-être rien d’autre que la psychanalyse dont il nous a déjà fait cadeau, alors qu’il a 80 ans. À quel type de don est contraint celui qui a un talent, un don justement, a gift? Mick Jagger ne peut donner qu’un concert et Freud qu’une histoire de psychanalyse… Freud se résout à faire don d’un petit récit, à raconter une anecdote d’importance pour lui. Celle-ci, alors qu’il est maintenant bien âgé, lui revient souvent en mémoire, sans qu’il sache toutefois pourquoi.

En 1936, Freud décrit donc pour Romain Rolland comment, en 1904, alors qu’il avait déjà 48 ans, il s’est rendu avec son frère pour la première fois à Athènes, sur l’Acropole. Or, cette Acropole, qui hante Freud depuis ses études classiques au lycée, cette Acropole mythique dont il a entendu parler depuis son enfance d’étudiant très éduqué, pour qui la Grèce est fondatrice de la culture, lorsqu’il la voit, provoque immédiatement en lui un sentiment étrange. Freud constate un immense décalage entre l’Acropole imaginée depuis toujours, l’Acropole de ses livres, de ses professeurs et celle qui se dresse devant lui et son frère, pour la première fois en 1904. Il s’exclame alors: “Ainsi tout cela existe réellement comme nous l’avons appris à l’école!” Freud n’en croit pas ses yeux et doute de la réalité de sa présence sur l’Acropole et même de l’existence de cette dernière. Il compare son étonnement à celui d’un voyageur qui, en se promenant au bord du Loch Ness, rencontrerait le monstre légendaire et se dirait: «Il existe donc vraiment ce serpent de mer auquel nous n’avons jamais cru!» L’Acropole pour Freud reste quelque chose de terriblement mythique. Une légende qui n’a droit de cité que dans l’esprit.

Dans un de ses textes, Marguerite Duras a écrit qu’«aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’Amour». On a beaucoup interprété cette phrase en pensant que l’idée de l’amour, son absolu ne peut se matérialiser. La réalité de la vie amoureuse en quelque sorte décevrait toujours celui ou celle qui a rêvé d’amour, qui y a cru. La réalité serait toujours médiocre, banale et seul le rêve est grand. Or, il faut peut-être, à la lumière du cadeau fait à Rolland par Freud, à la lumière du don d’un vieil homme sage qui connaît (et l’on ne me contestera pas cela) la psyché humaine, commencer à penser les choses différemment et ne pas toujours croire que la réalité nous déçoit.

Ici, il ne faudrait pas imaginer que l’Acropole réelle, quand Freud la voit enfin, à 48 ans, trahit son rêve fou. Non! Entre le fantasme de voir l’Acropole et sa réalisation, ce n’est pas la désillusion qui prévaut. Au contraire. L’Acropole comble Freud et sa vue est: «Too good to be true» comme il l’écrit  lui-même en anglais, pour bien exprimer son état d’âme… C’est la réalité qui, tout à coup, est suspecte, trop grandiose, trop désirée. C’est l’Acropole qui semble être un rêve alors que l’image de celle-ci reste plus familière, plus vraie, plus banale. Freud avoue à Rolland sa mauvaise humeur quand on lui a proposé d’aller à Athènes voir l’Acropole, tant il ne peut supporter la réalisation de son désir. Freud, le fondateur de la psychanalyse aurait-il lui aussi du mal avec le bonheur, celui de contempler enfin l’objet qu’il a tant attendu de voir? Freud a pourtant écrit qu’on ne renonce jamais à un désir. C’est une phrase que je me suis toujours répétée. Freud a raison. Nous ne renonçons pas à nos désirs. Mais souhaitons-nous vraiment leur réalisation? L’idée qui nous tient en vie n’est-elle pas précisément de ne jamais renoncer à quelque chose que nous croyons malgré tout inaccessible? Ne tremblons-nous pas un peu, comme le père Freud, quand nous voyons notre Acropole personnelle, ce lieu ou cette personne dont nous rêvions tant?

L’amour réel, l’amour quand il a lieu, est peut-être pour nous tous l’Acropole de Freud. Je me demande en riant si la réussite d’un désir ne nous met pas un peu de mauvaise humeur.  N’oublie-t-on pas le bonheur vite parce qu’il nous surprend à être heureux et que nous n’aimons pas trop, après tout, les surprises? N’y a -t-il pas dans le bonheur qui parvient à certains moments de l’existence quelque chose de trop, de «too much», de «too good to be true» qui nous empêche d’y croire ou de le préserver? Dans sa lettre-cadeau, Freud (toujours pessimiste…) distingue deux types de gens ceux qui sont malheureux de ne pas réussir et ceux qui sont incapables de supporter leurs victoires: «Je rappelle pourtant que j’ai traité naguère le cas analogue de ces personnes qui, comme je le disais, “échouent à cause de leur succès”. Dans les autres cas, on tombe le plus souvent malade à cause de l’échec, du non-accomplissement d’un besoin ou d’un désir vital; mais chez ces personnes c’est le contraire, elles tombent malades et même font naufrage parce qu’un de leurs désirs, doué d’une intensité exceptionnelle, a trouvé son accomplissement».

Freud, le grand Freud, qui a réussi la Psychanalyse, serait de ceux qui ont du mal à voir leur désir se réaliser. Dans le cas de l’Acropole, il explique que s’il a eu tant de difficultés à être content de voir  Athènes en 1904, c’est qu’il éprouvait en quelque sorte une culpabilité par rapport à son propre père. Alors que lui et son frère contemplaient l’Acropole que leurs études leur ont donné à désirer et enfin à voir, Freud ne pouvait s’empêcher de penser (inconsciemment, bien sûr…) à son père négociant, sans éducation, qui n’aurait pas su vraiment ce que signifiait l’Acropole et qui n’aurait pas eu de bonheur de voir Athènes. Or Freud interprète que c’est cette culpabilité d’avoir été plus loin que son père, d’avoir rêvé autre chose et accompli son propre désir qui l’empêche de ressentir complètement de la joie devant l’Acropole.

Cette interprétation de Freud, je l’accepte. Nous pourrions nous dire qu’il y a toujours en nous une culpabilité. Que nous transgressons un interdit que notre famille ou la culture judéo-chrétienne nous ont inculquées. «Il ne faut pas voir trop grand». Nous devons toujours trahir celui ou celle que nous avons été pour parvenir à faire des choses. Il y a dans la réalisation de nos rêves un assassinat de nous-mêmes, de notre enfance, de ceux qui sont venus avant nous.

Mais pourquoi ce souvenir précisément revient à Freud alors qu’il a 80 ans?  Il finit son texte en écrivant: «Maintenant vous ne vous étonnerez plus que le souvenir de cet incident sur l’Acropole revienne si souvent me hanter depuis que je suis vieux moi-même, que j’ai besoin d’indulgence et que je ne puis plus voyager». Celui qui n’a plus droit à la réalisation de ses rêves, puisqu’il ne peut plus faire encore advenir ceux-ci que sur le mode du souvenir, celui qui ne peut plus que rêver de l’Acropole, sans pouvoir encore la voir, a besoin peut-être de croire que la réalité est malgré tout impossible, que le rêve est la seule chose avec laquelle nous sommes capables de vivre.

Là-dessus, j’espère ne pas être comme Freud et apprendre à vivre avec le “too good to be true” dont nous fait cadeau le monde parfois. Ce désir que j’ai ne sera pas facile à réaliser. Je me connais… Mais je crois que j’y parviendrai. Dans la joie, bien sûr.

Un divan à soi

1. Le ciel de Bay City

Il m’arrive souvent de faire de très mauvais rêves. Je ne sais pourquoi mais de temps en temps s’abat sur moi, comme une volée d’oiseaux de malheurs, une série de cauchemars terrifiants, que je ne peux raconter à personne et qui restent là à me hanter. Il fut un temps, lorsque je faisais une psychanalyse (comme le veut l’expression, bien que le verbe «faire» soit en fait peu approprié pour rendre compte de ce qu’est une analyse), j’allais déposer mes rêves les plus délirants et tortueux sur le divan de mon analyste et souvent (pas toujours bien sûr, mais tout de même souvent) je sortais du cabinet jaune un peu plus légère, un peu moins violentée par la vie…

Il y a bien longtemps que j’ai quitté le divan de la psychanalyse et il y a donc beaucoup d’années que je n’ai plus de lieux où aller laisser en consigne pour quelques jours ou pour la vie, mes rêves les plus lourds, mes plus mauvaises pensées. Je dois faire seule avec le poids des nuits et tenter chaque matin, quand les cauchemars se font très présents, de retisser avec la vie diurne un rapport amical, doux. Cela me prend souvent toute ma force pour ne pas être happée par ce qui reste de la nuit en moi et qui continue à s’agiter dans mon esprit alors que j’avale le petit-déjeuner ou que je prépare ma fille pour l’école. À certaines époques de mon existence, il n’y a rien à faire, les rêves horribles viennent la nuit et continuent souvent à parcourir sournoisement ma journée, fantômes évanescents d’une nuit vaste comme un gouffre. J’ai beau me réveiller très vite pour tenter d’entrer rapidement, de façon un peu raide, dans le jour qui commence ou encore tenter de traverser très lentement les lieux qui séparent le sommeil de l’état de veille, comme pour laisser aux rêves le temps de se dissiper à la manière de brumes matinales, rien ne fonctionne… Les rêves sont tenaces, entêtés et me mènent la vie dure.

Je regrette alors quelquefois cette période que fut le temps de «ma» psychanalyse. Oui, il m’arrive d’avoir quelques instants la nostalgie d’une époque où il y avait quelqu’un là pour entendre toutes mes angoisses et pour accueillir le fardeau que peut constituer ma vie à certains époques bien précises de celle-ci. On ne va pas en psychanalyse de gaieté de cœur. On va là, parce que cela va mal. L’autre jour, une amie me rappelait une époque «post-soixante-huitarde» où les gens décidaient de se payer des séances sur le divan pour faire une expérience intellectuelle. Personnellement, je trouve cela obscène.

Je ne vais jamais «assez mal assez longtemps» pour retourner en analyse. Mais cela ne m’empêche pas de regretter ce lieu où je pouvais me retrouver, renouer avec une part tragique, douloureuse de moi et de mon passé et malgré tout me débarrasser un peu de tout cela. En fait, ce que j’ai vraiment appris sur le divan, c’est vivre avec ce qui peut de moi ou de ma vie me faire horreur. J’ai aussi appris à être capable de rire de mes terreurs. Il est vrai que certains matins je doute (comme lorsque j’avais vingt ans) qu’il me soit possible de vivre avec moi. Pourtant, j’ai constaté avec le temps que les choses se tassent, que les années qui passent me montrent un peu la vanité de mes gros désespoirs et qu’il y a des espèces de petites «épiphanies» dans  nos vies qui font qu’un rêve violent peut être effacé dans le courant d’une journée rapidement, sans que nous sachions comment. La grâce existe.

Ce que je regrette le plus, je crois, c’est de ne pas avoir de lieu déterminé pour qu’il y ait quelque résonance à ce qui m’agite. J’ai des amis, bien sûr, à qui je pourrais raconter mes rêves les plus terrifiants. Mais nos rêves n’intéressent guère les autres. Leur matière reste hermétique, un peu stérile pour ceux qui nous entourent pourtant bienveillamment. Et puis, je n’ai pas envie de «contaminer» mes amis avec mon désespoir passager ou bien installé. Je tiens à ne pas être trop lourde dans ma vie privée. Je veux maintenir une certaine légèreté et rire et jouer avec mes proches.

En fait, il est peu de lieux où il est possible de pouvoir faire exister et abandonner une partie de soi inavouable, abîmée et pourtant très authentique. La désespérance n’a pas beaucoup d’espace dans les rapports humains. Je ne souhaite pas ici qu’elle en ait plus. Parfois elle se manifeste de façon extrêmement virulente, spectaculaire dans des actes fous où le meurtre et la mort deviennent la seule façon de faire entendre quelque chose de la souffrance. Je ne pense pas que de parler à un ami ou une amie suffirait à éviter de telles fureurs. Par contre, je trouve important qu’il y ait des lieux neutres pour permettre aux gens de montrer et confier à d’autres certains morceaux de leur corps de détresse. Dans ces lieux divers, gît encore le divan de psychanalyse, qui n’a rien d’un lit de Procuste. François Péraldi, psychanalyste montréalais, mort dans les années 90, parlait de cet endroit paradoxal qu’est le divan où «l’on ne dort, ni ne baise». Le divan est l’espace d’un repos intranquille de soi et d’agitations calmes où il est pensable, après parfois de longs efforts, de retramer et retracer un lien solide à soi.

Pourtant, je ne retournerai pas en psychanalyse. Pas tout de suite et peut-être jamais. C’est ce “jamais” que je me souhaite. Pour moi, la littérature est devenue un lieu où il est possible de palper quelque chose de ma douleur et de pouvoir aussi en faire quelque chose. Je ne parle pas ici des livres que j’écris et qui m’apportent peu de réconfort. Je parle des grands livres que je lis qui présentent la douleur et la joie du monde, ces livres dans lesquels je suis là et pourtant absente, qui me renvoient à moi tout en m’allégeant de ma subjectivité. Dans la littérature, je ne suis pas seule. D’autres ont fait de mauvais rêves, les ont écrits et n’ont pas été simplement écrasés par leur tourment. Bien sûr, certains auteurs que j’admire se sont suicidés, en fin de compte, malgré tout, et malgré la littérature. Mais ils ont quand même fait œuvre et par le poids de leurs écrits parviennent à me délester de moi. Je ne fais pas signe ici à une littérature de divertissement qui me ferait oublier mes petits problèmes quotidiens, mais bien plutôt à un art grave ou léger, grave et léger, qui parvient à faire sentir qu’il y a une «communauté inavouable», inavouée qui existe entre les êtres vivants et leurs malheurs et bonheurs. Les livres et l’art en général portent quelque chose de notre humanité, même la plus inhumaine, la plus animale.

J’ai vu un grand nombre d’amies et d’amis mourir au cours de ma vie. Pour la plupart la mort s’est annoncée comme une condamnation. La mort s’est donnée à voir pour mieux montrer son caractère inéluctable. Face à cette sentence, mes amis condamnés ont réagi de diverses façons. Certains ont voulu brûler le petit morceau de chandelle qui leur restait par les deux bouts, profiter au maximum de la vie, en oubliant l’échéance. Ils se sont mis à sortir frénétiquement, à manger, à boire, à baiser, à écrire tout leur soûl jusqu’à temps que cela ne soit plus possible. Il s’agissait pour les plus artistes d’entre eux de faire proliférer les traces de vie, de penser à la postérité, aux œuvres posthumes. Certains voulaient retoucher et achever les derniers tableaux ou les derniers poèmes. Peut-être voyaient-ils dans le travail un lieu à eux à partir duquel ils pouvaient affronter la mort? Je ne sais pas. Je suis plutôt sensible à ce que décrit Cormac Mc Carthy dans La route. Le protagoniste principal qui sait qu’il doit rencontrer la mort un jour proche sans savoir comment elle viendra, jette tout ce qui lui reste de son passé, ses papiers d’identité et ce qui pourrait lui rappeler son nom. La mort est un travail de dépersonnalisation, d’effacement des traces de soi. Dans le roman de Mc Carthy, seul le fils du personnage principal restera comme ce qui peut continuer après lui sur cette terre.

Vivianne, mon amie morte dun cancer dans la jeune quarantaine, se sachant atteinte de sa propre mort, est retournée voir sa psychanalyste. Celle-ci, alors que Vivianne était à l’agonie, venait au chevet de mon amie pour entendre sa peur de la mort. Jamais Vivianne ne nous l’aurait confiée à nous, cette peur, pas plus qu’elle ne l’aurait dite à ses fils, encore tout enfants. C’est avec sa psy que Vivianne a affronté la mort, c’est grâce à elle qu’elle a su partir en nous préservant de sa terreur. Et de cela, il faut encore sans aucun doute les remercier toutes deux, Vivianne et sa psychanalyste.

Ce Thème est une gracieuseté de N.Design Studio
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