D’un ennui bien mortel

1. Le ciel de Bay City

«Déjà tout petite, je m’ennuyais…» Je ne sais toujours pas si, en écrivant cette phrase qui me semble une citation peut-être parce que je l’ai tant de fois lancée comme une déclaration de guerre ou comme une provocation à ceux et celles qui m’ont demandé durant ma vie, avec une gentillesse bien souvent feinte, quel genre de petite fille j’étais, il me faut mettre un complément au verbe «ennuyer» pour parvenir à décrire le sentiment que j’avais enfant et que j’éprouve encore. Oui, je m’ennuie peut-être de quelque chose… Comme si j’avais hérité de la mélancolie de ma mère, de cette nostalgie de l’Europe et tout particulièrement de la France qui ne la lâchait jamais. Ma mère avait quitté «son» pays. Malgré la puissance de rêve qui portait cette jeune femme abandonnant «son» Paris de l’après-guerre, reconstruit sur les ruines de 1945, et venant s’installer dans la petite ville qu’était alors Montréal, ma mère pleurait souvent dans notre cuisine de banlieue en nous parlant du métro de Paris que j’ai connu depuis et qui ne soulève pas particulièrement d’émotions en moi. M’ennuyais-je aussi de la France, celle d’avant ou après le cauchemar nazi, alors que je passais à Ville d’Anjou, dans notre duplex morne, des jours empreints d’un passé que je ne connaissais même pas vraiment? Durant la fin des années 60 et durant les années 70, et tout particulièrement durant les mois d’été où nous ne faisions rien d’autre que d’attendre une nouvelle année scolaire, y avait-il dans mon ennui et dans celui que j’arrivais à peine à partager avec mon petit frère, quelque chose de propre à la condition d’enfants isolés par leur communauté et leur culture familiales ? Ou encore m’est-il possible de voir maintenant, dans cet ennui-là une mélancolie propre à l’enfance que seuls l’école et son programme bien défini ou encore les camps de vacances réglementés et régimentés savent chasser.

Lorsque j’étais petite, nous n’allions ni mon frère ni moi, dans ce que ma mère appelait les colonies de vacances ou encore les «colos» qui n’étaient pas, selon elle, pour des petits de notre classe sociale. Le mot «colonie» restait d’ailleurs très important dans notre famille. Il était toujours péjoratif dans la bouche de ma mère, qui reprochait à mon père de venir de «là-bas», d’Afrique du Nord, des colonies très en retard sur la «Métropole» et qui n’avaient eu aucune reconnaissance envers la mère patrie. Il fallait penser à l’Algérie… De plus, ma mère parlait du Canada français en déclarant qu’on était aussi mal servis à Montréal que dans les colonies et c’était la raison évidente pour laquelle mon père s’y trouvait si à l’aise… En fait, nous étions trop pauvres pour aller avec «les sales gosses de riches» et trop bien pour nous mêler «aux voyous miteux du quartier». Tout l’argent de mes parents allait dans le paiement des frais de scolarité de l’école privée où nous étions inscrits et qui était, bien sûr, bien au-dessus des moyens de notre famille. Nous passions donc, comme les gens de notre condition, l’été à lire…

Chaque jour, il me fallait un nouveau livre que j’allais acheter à la librairie Classic’s Books (oui, à cette époque, l’affichage en anglais était de mise au Québec) aux Galeries d’Anjou, centre d’achats très à la mode à l’époque, ou que je recevais de mes tantes. Malgré la gêne pécuniaire dans laquelle se trouvait ma mère, elle n’aurait jamais voulu que nous empruntions des bouquins et des revues à la bibliothèque de la ville. «Vous rigolez, les enfants… Il n’en est pas question. Les livres sont sales. C’est tripoté par tout le monde. C’est un foyer de maladies. Je ne veux pas de cela ici». C’est ce que nous disait ma mère et elle ne tenait pas à ce que je rapporte la tuberculose ou une autre «saloperie» à la maison. Est-ce par défi bien enfantin maintenant que je passe mes journées dans les bibliothèques à tourner les pages de ces livres «contaminés» et que j’en rapporte toujours à la maison une dizaine que je touche avec concupiscence. Enfant, il me fallait donc me procurer des livres neufs (nous n’avions jamais droit à quoi que ce soit d’un peu vieux et nous étions toujours les premiers occupants de ces boîtes qui nous servaient d’appartement). Ma soif gargantuesque de lectures grevait le budget de ma mère qui préférait se priver de tout plutôt que de me voir lire «un vieux truc». Je me souviens bien comment ma mère regardait avec dépit un petit pot de crème pour le visage Jergen’s presque vide, alors qu’elle savait qu’elle devrait nous acheter encore des livres pour passer l’été. Et souvent, je crois avoir aperçu dans le regard de ma mère une vraie douleur, douleur qui pourtant ne l’aurait jamais incitée à nous conduire à la bibliothèque.

L’été, indifférente aux rides de ma mère, je continuais néanmoins à m’ennuyer. Les livres que je dévorais ne chassaient jamais l’ennui profond que je ressentais, mais ils l’accompagnaient, lui donnaient en quelque sorte une couleur, un parfum. L’ennui trouvait un lieu: le livre. Dans les mots des écrivains, il prenait forme et devenait supportable. Vers sept ou huit ans, je m’ennuyais donc avec Alice, une jeune fille moderne à qui il arrivait toutes sortes d’aventures. J’ai oublié le nom de l’auteur de cette série de petits romans dans lesquels il m’arrivait de m’amuser quand même un peu, par intermittences. Mais si les livres pouvaient constituer pour moi de petites escapades hors de mon existence maussade, ils n’arrivaient jamais à dissoudre totalement ma morosité et mon attente de quelque chose de grand auquel les livres, malheureusement me permettaient de croire. En compagnie des livres, j’ai appris à m’ennuyer de l’avenir. L’ennui, en fait, a pris une direction. Il a eu un but. Il s’est fait patience, attente. Je me suis ennuyée d’une vie qui viendrait un jour, d’instants heureux où je quitterais ma famille et mes étés tristes. Adolescente, je me suis donc ennuyée un été entier avec Zola, et au moins deux ou trois autres étés avec Balzac et puis encore avec Proust. Ma mère avait hérité de sa tante Suzanne une collection de livres en cuir qu’elle exposait dans notre salon. Ma mère aurait préféré que je ne mette pas mon nez sale dans ces trésors qu’elle avait apportés avec elle de France et qu’il ne fallait pas abîmer ou «salir» en les lisant. Les livres pourtant étaient en décomposition. Ils jaunissaient et l’encre en mangeait les pages. Des trous se formaient sur ces dernières… Ma mère, aveuglée par l’idée de la France et ses possessions, ne voyait pas du tout dans quel état se trouvait son héritage. Elle me permettait de lire ses bibelots, à condition que j’en prenne grand soin. Ce que je ne manquais pas de faire.

C’est ainsi que j’eus accès relativement jeune à des livres que ma mère aurait préféré que je ne lise pas, non pas à cause d’un contenu illicte, mais bien plutôt à cause de leur belle couverture qu’elle ne voulait pas que je souille.

Dans les lectures des étés de ma jeunesse, l’ennui, tout à coup, m’est apparu mien, vital. Il a cessé d’être extérieur à moi. Je ne l’ai plus vécu comme une espèce de tumeur ou de kyste à extraire. J’ai compris qu’il m’habiterait toute ma vie et que nous devions apprendre à faire bon ménage. Et c’est encore par ennui, non pas celui que donne l’oisiveté de la banlieue, mais bien plutôt celui qui est lié à toute existence que j’ai commencé à lire sans arrêt, comme une défoncée… De cet ennui-là, j’aimerais néanmoins protéger ma fille, en lui permettant d’aller en «colonie» de vacances avec les «sales gosses de riches» ou «encore avec les voyous miteux du quartier». Et pourtant… N’y a-t-il pas dans l’ennui quelque chose de profondément formateur? Je ne saurais comment répondre à cette dernière question, mais elle me hante.

En 1979, alors que je passe mon bac de philo dans un lycée français, le sujet de la dissertation que je me dois de traiter en quatre heures est une citation de Baudelaire que je reproduis ici de mémoire : «Il faut travailler, travailler, parce que, tout compte fait, travailler est moins ennuyeux que s’amuser». En 1979, j’ai dix-huit ans et je me suis encore peu amusée dans ma vie. Cette phrase arrive à point pour venir clore une enfance sans joie. À dix-huit ans, je ne sais que travailler et finalement je ne peux qu’être d’accord avec Baudelaire, même si à l’époque, je suis loin d’avoir fait les frasques et les jeux qui lui donnent à lui l’autorité d’écrire une telle phrase. Je me fais donc baudelairienne, et décide de faire de la profession de foi de l’écrivain mon credo.

Maintenant que je suis plus âgée et que je connais mieux Baudelaire et la vie, j’aime penser qu’il est possible de s’amuser et de découvrir la joie de vivre.

«L’ennui, fruit de la morne incuriosité, prend les proportions de l’immortalité» a encore écrit Baudelaire. Mais à l’ennui immortel, grandiose, que j’ai vécu enfant, je préfère encore un ennui mortel (comme on dit), celui de ceux et celles qui rigolent l’été comme des baleines échouées sur une plage de la vie, dans une «colonie» de vacances.

Ce Thème est une gracieuseté de N.Design Studio
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