A Room with a View

1. Le ciel de Bay City

À Chicago, de son lit d’hôpital, V. regarde par la fenêtre. Devant lui s’étale le bâtiment compact du centre de recherche, là où les scientifiques en blouse blanche, dont il aperçoit la silhouette grisâtre, s’affairent à trouver quelque remède qui lui sauvera la vie. Parfois V. se met à croire que de cet immense building solide, trapu, presque réconfortant surgira véritablement la solution à sa maladie. Il arrive à V. de regarder le ciel de Chicago et de ne voir en lui qu’un lieu vide, désespéré en lequel gît l’absence de tout espoir. Demain ce ciel brillera sans V. Demain, la neige molle, transportée par les vents venus des Grands Lacs, recouvrira toute joie. Pourtant, chaque jour, V. essaie d’avoir encore une opinion sur l’avenir. Il tente encore d’interpréter les signes que lui offre la page indéchiffrable formée par le large cadre de la vitre de sa chambre. Souvent, ses yeux s’arrêtent à sa collection d’éléphants porte-bonheur que ses amis ou les amis de Stéphane lui ont donnés ou envoyés d’ici et là. V. pense alors à son enfance, à Dumbo auquel les gens lui ont longtemps dit qu’il ressemblait à cause de ses oreilles décollées, à cette sortie au cirque qu’il avait faite avec son père et durant laquelle il avait pu, à la fin du spectacle, alors que l’on défaisait le chapiteau, toucher un peu l’immense éléphant que le dresseur roumain, en habit guindé, avait fait s’agenouiller devant l’enfant. V. se rappelle le contact doux de l’animal, des grands yeux tristes, trop humains que celui-ci avait. V. oublie alors Chicago, sa maladie, la mort possible et ne pense qu’à cette journée mélancolique où il faisait bon être un enfant et se promener avec son père.

Quand V. a la possibilité de sortir de l’hôpital et d’avoir quelques journées de repos à lui, il se presse pour aller peindre dans son atelier à l’autre bout de la ville de Chicago de grands tableaux gris, sur de gigantesques morceaux de vitre cassée. Le soir, très tard, il s’arrête de travailler seulement quand les vitres sur lesquelles il pose de la peinture sont couvertes d’une pâte sombre, opaque.

À Montréal, C. a en quelque sorte condamné la fenêtre de son bureau, en dressant devant elle, sur sa grande table de travail, un écran géant pour son ordinateur Apple. Quand elle est assise à son bureau, C. ne regarde jamais dehors. Elle se concentre sur les mots qu’elle tape vite et qui apparaissent immenses sur son écran. Avec l’âge, C. a du mal à voir. Elle n’a pas hésité à s’offrir un grand écran que le technicien de la boutique Micro lui a conseillé. Quand elle arrête d’écrire frénétiquement et de malmener son clavier pendant trois minutes, C. contemple l’écran de veille constitué d’un aquarium tout bleu dans lequel des poissons multicolores valsent au son d’une musique fantôme. C. a mis sur son bureau d’ordinateur, une photo que Stéphane lui a envoyée récemment de Chicago. Il s’agit de la vue sur la ville et sur le bâtiment de recherche que V. a de son lit d’hôpital. Depuis quelques jours, C. contemple souvent cette photo. C. voudrait voir avec V. le signe de jours meilleurs. Sur la photo, C. remarque les éléphants qui se baladent sur le bord de la fenêtre d’hôpital. Elle s’attarde sur Jonas, le caresse du bout des doigts grâce au contact bête, froid avec l’écran géant qui est pourtant interdit par le technicien de la boutique Micro. Jonas est son éléphant préféré, celui qu’elle a envoyé à V. en espérant qu’il portera chance au copain de Stéphane, qu’il avalera tout rond la maladie.

À Montréal encore, M. tente toujours de prendre la même place dans l’immense salle verte baignée de lumière où se donnent tous ses cours de yoga. À chaque séance, M. arrive très tôt pour se mettre au premier rang, afin de pouvoir mieux dévorer des yeux le flanc de la montagne qui, au loin, fait signe à un ailleurs. Les arbres qui couvrent le mont Royal donnent à M. le sentiment d’être loin de la ville, de toute civilisation, dans une contrée qu’elle ne connaît pas. Elle s’imagine alors dans un autre pays, à une autre époque, avec une autre histoire que la sienne. À partir d’un petit morceau de verdure, M. s’invente une Inde fabuleuse, une jungle costaricaine luxuriante. Quand il lui arrive de ne pas arriver assez tôt à son cours, M. est obligée de se mettre au fond de la salle, près d’une fenêtre moche qui donne sur le côté nord du studio de yoga. De là, qu’elle le veuille ou non, au moment d’un vrksasana, M. perd l’équilibre en apercevant au loin le gym dans lequel son ex s’entraînait en dominant l’avenue Mont-Royal qui file droit. A l’époque, M. ne faisait pas de yoga. Elle se revoit à l’entrée en train de fébrilement attendre Jean, heureuse. Quand les néons bleu, blanc, rouge de l’enseigne du gym de son ex se mettent à clignoter dans la nuit, M. souhaiterait qu’ils l’aveuglent pour de bon.

À Chicago, Jean a un bureau qui donne sur le lac Michigan. Il y tenait beaucoup et a dû faire des pieds et des mains pour obtenir cette pièce magnifique qui était normalement réservée à une fille de l’Iowa, mieux placée que lui dans la hiérarchie de ce bureau d’architectes. Cette vue sur le lac symbolise en quelque sorte la réussite de Jean, sa hardiesse, sa ténacité. Il espère aussi bientôt pouvoir s’acheter un condo qui aura exactement la même vue. Ainsi, à la maison ou encore au travail, il sera chez lui. Quand il est assis dans son large fauteuil de cuir rouge et qu’entre deux rendez-vous, il pivote enfantinement sur lui-même pour regarder par la fenêtre, Jean est content d’être loin de Montréal, de cette absence d’horizon que caractérise pour lui cette ville trop petite pour ses rêves et ses ambitions. Dans les voyages qu’il fait à travers le monde, il demande toujours un « executive floor », proche du sommet des hôtels qu’il fréquente. De partout, Jean contemple la vie des hauteurs. Il voit loin, très loin. Son regard si aérien ne lui permet pas de s’attarder sur Montréal, ville misérable, vue de si haut.

À Florence, au début du vingtième siècle, dans un roman de E. M. Forster. Lucy Honeychurch une jeune femme de la bonne société anglaise et sa cousine Charlotte Bartlett, chaperon de Lucy, arrivent dans la pension Bertolini et exigent une chambre avec vue sur l’Arno, à laquelle elles croient avoir droit. Comme les aubergistes ne peuvent satisfaire les deux femmes, puisque la pension est pleine de touristes, un père et son fils, les Emerson, proposent à Lucy et Charlotte leur chambre qui répond à ce désir de vue sur l’Arno. Les jeunes femmes hésitent à accepter une telle offre qui leur semble peut-être mal intentionnée, venant de deux hommes cavaliers et excentriques, mais le pasteur qui est là les rassure sur les buts du père et du fils. Finalement, après bien des péripéties et des obstacles de toutes sortes, la jeune Lucy, presque malgré elle, se retrouve avec celui que son entourage voyait comme peu recommandable, Georges Emerson. Sa vision sur le monde s’est en quelque sorte élargi et sa perspective sur les choses a pu changer. Elle a enfin une vraie vue sur la vie qui lui permet de contempler son réel objet de désir, son Georges.

À Amsterdam, durant la guerre, Anne Frank se terre dans un appartement avec sa famille et quelques gens, condamnés comme elles, à ne pas exister. Anne ne peut voir le ciel. On ne doit pas savoir qu’«ils» sont là, à se cacher. Elle attrape parfois un bout de soleil ou imagine un nuage, bas, froid. Mais sa vue reste tournée vers l’intérieur des petites pièces que le sort mesquin lui consent. Anne Frank n’a pas grand-chose à contempler. Toute sa vie est écoute. Elle tend l’oreille pour savoir si elle peut entendre les pas terribles de ceux qui un jour viendront la chercher. Anne Frank est tout ouïe. Elle n’a pas ses yeux. Même pas pour pleurer.

À Paris, au dix-neuvième siècle, Baudelaire écrit : «Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie».

C’est à ce genre de consolation lamentable que se livre l’écrivain qui, lui aussi, croit pouvoir avoir la bonne vue sur le monde. Il ne sait pas combien il expérimente la vie, malgré tout, en double aveugle.

Tel est vu celui qui, dans son immense arrogance, croyait voir.

Ce Thème est une gracieuseté de N.Design Studio
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