Trop beau pour être vrai ?

1. Le ciel de Bay City

Deux jeunes gens que je connais un peu et que j’aime beaucoup sont partis il y a quelques jours pour la première fois en Europe. Ils ont quelque chose comme vingt ans et découvrent dans la fièvre, la joie les lieux dont ils ont toujours entendu parler, les noms de rues, de monuments, de musées qui ont bercé toute leur adolescence. Sur Internet, ils font le compte-rendu enthousiaste de leurs rencontres folles, de leur bonheur. Je les suis de loin, partageant leur ravissement. Je ne sais pas si tout leur plaît en Europe. Mais ils sont là-bas… Enfin! Cela constitue  en soi un véritable enchantement. Quelque chose de complètement impensable et pourtant bien réel a lieu. Les deux jeunes voyageurs en sont encore babas. Il ne leur en faut pas plus pour planer.

En lisant leurs péripéties de voyage, je n’ai pu m’empêcher de songer à la première fois que j’ai vu le Pacifique. J’avais 37 ans. Le Pacifique n’est pas l’Europe. Dans la culture que nous recevons au Québec, il est moins habité par les fantômes des livres que nous avons lus. Pourtant, quand j’ai posé le pied sur la grande île dont je ne connaissais même pas le nom avant d’avoir acheté mon billet d’avion, j’ai pensé à Daisy Bates, à Robert Louis Stevenson ou à Margaret Mead. Leurs mots me guidaient et je me coulais en eux. Voir le Pacifique a été une joie pour moi. Un rêve que je croyais irréalisable et qui l’est en quelque sorte resté… Un jour récent, alors que l’on me demandait si j’avais vu telle ancienne plantation à Oahu, j’ai répondu distraitement: «Non, je ne suis jamais allée dans le Pacifque, mais j’en rêve!», pour m’apercevoir immédiatement que je disais n’importe quoi, que je répondais automatiquement, comme cela m’arrive si souvent. Je suis allée là-bas, j’y suis restée un peu, j’y suis même retournée plusieurs fois, mais il me semble que ce bonheur pour moi reste inassimilable, que je ne peux que demeurer celle qui rêve du Pacifique mais qui ne l’a jamais vu. Il y a dans la réalisation de mon désir quelque chose de proprement impossible. On se s’habitue pas au bonheur. Il demeure étranger à certains.

Dans un un texte intitulé «Trouble de mémoire sur l’Acropole», le père de la psychanalyse, Sigmund Freud, écrit à Romain Rolland une lettre pour célébrer le soixante-dixième anniversaire de celui-ci. Freud, dans sa missive célébre à Rolland, constate qu’il ne sait quel récit offrir à l’écrivain en guise de cadeau d’anniversaire. Il voudrait bien lui livrer quelque chose qui puisse rendre hommage au talent de Rolland mais ne voit pas trop quoi écrire.

Freud a à cette époque 80 ans. Il a dix ans de plus que Rolland et tout ce qu’il peut donner c’est son expérience, une analyse de sa psyché, une réflexion sur soi qui peut peut-être servir au «jeune» Rolland. Que peut donner Freud? Peut-être rien d’autre que la psychanalyse dont il nous a déjà fait cadeau, alors qu’il a 80 ans. À quel type de don est contraint celui qui a un talent, un don justement, a gift? Mick Jagger ne peut donner qu’un concert et Freud qu’une histoire de psychanalyse… Freud se résout à faire don d’un petit récit, à raconter une anecdote d’importance pour lui. Celle-ci, alors qu’il est maintenant bien âgé, lui revient souvent en mémoire, sans qu’il sache toutefois pourquoi.

En 1936, Freud décrit donc pour Romain Rolland comment, en 1904, alors qu’il avait déjà 48 ans, il s’est rendu avec son frère pour la première fois à Athènes, sur l’Acropole. Or, cette Acropole, qui hante Freud depuis ses études classiques au lycée, cette Acropole mythique dont il a entendu parler depuis son enfance d’étudiant très éduqué, pour qui la Grèce est fondatrice de la culture, lorsqu’il la voit, provoque immédiatement en lui un sentiment étrange. Freud constate un immense décalage entre l’Acropole imaginée depuis toujours, l’Acropole de ses livres, de ses professeurs et celle qui se dresse devant lui et son frère, pour la première fois en 1904. Il s’exclame alors: “Ainsi tout cela existe réellement comme nous l’avons appris à l’école!” Freud n’en croit pas ses yeux et doute de la réalité de sa présence sur l’Acropole et même de l’existence de cette dernière. Il compare son étonnement à celui d’un voyageur qui, en se promenant au bord du Loch Ness, rencontrerait le monstre légendaire et se dirait: «Il existe donc vraiment ce serpent de mer auquel nous n’avons jamais cru!» L’Acropole pour Freud reste quelque chose de terriblement mythique. Une légende qui n’a droit de cité que dans l’esprit.

Dans un de ses textes, Marguerite Duras a écrit qu’«aucun amour au monde ne peut tenir lieu de l’Amour». On a beaucoup interprété cette phrase en pensant que l’idée de l’amour, son absolu ne peut se matérialiser. La réalité de la vie amoureuse en quelque sorte décevrait toujours celui ou celle qui a rêvé d’amour, qui y a cru. La réalité serait toujours médiocre, banale et seul le rêve est grand. Or, il faut peut-être, à la lumière du cadeau fait à Rolland par Freud, à la lumière du don d’un vieil homme sage qui connaît (et l’on ne me contestera pas cela) la psyché humaine, commencer à penser les choses différemment et ne pas toujours croire que la réalité nous déçoit.

Ici, il ne faudrait pas imaginer que l’Acropole réelle, quand Freud la voit enfin, à 48 ans, trahit son rêve fou. Non! Entre le fantasme de voir l’Acropole et sa réalisation, ce n’est pas la désillusion qui prévaut. Au contraire. L’Acropole comble Freud et sa vue est: «Too good to be true» comme il l’écrit  lui-même en anglais, pour bien exprimer son état d’âme… C’est la réalité qui, tout à coup, est suspecte, trop grandiose, trop désirée. C’est l’Acropole qui semble être un rêve alors que l’image de celle-ci reste plus familière, plus vraie, plus banale. Freud avoue à Rolland sa mauvaise humeur quand on lui a proposé d’aller à Athènes voir l’Acropole, tant il ne peut supporter la réalisation de son désir. Freud, le fondateur de la psychanalyse aurait-il lui aussi du mal avec le bonheur, celui de contempler enfin l’objet qu’il a tant attendu de voir? Freud a pourtant écrit qu’on ne renonce jamais à un désir. C’est une phrase que je me suis toujours répétée. Freud a raison. Nous ne renonçons pas à nos désirs. Mais souhaitons-nous vraiment leur réalisation? L’idée qui nous tient en vie n’est-elle pas précisément de ne jamais renoncer à quelque chose que nous croyons malgré tout inaccessible? Ne tremblons-nous pas un peu, comme le père Freud, quand nous voyons notre Acropole personnelle, ce lieu ou cette personne dont nous rêvions tant?

L’amour réel, l’amour quand il a lieu, est peut-être pour nous tous l’Acropole de Freud. Je me demande en riant si la réussite d’un désir ne nous met pas un peu de mauvaise humeur.  N’oublie-t-on pas le bonheur vite parce qu’il nous surprend à être heureux et que nous n’aimons pas trop, après tout, les surprises? N’y a -t-il pas dans le bonheur qui parvient à certains moments de l’existence quelque chose de trop, de «too much», de «too good to be true» qui nous empêche d’y croire ou de le préserver? Dans sa lettre-cadeau, Freud (toujours pessimiste…) distingue deux types de gens ceux qui sont malheureux de ne pas réussir et ceux qui sont incapables de supporter leurs victoires: «Je rappelle pourtant que j’ai traité naguère le cas analogue de ces personnes qui, comme je le disais, “échouent à cause de leur succès”. Dans les autres cas, on tombe le plus souvent malade à cause de l’échec, du non-accomplissement d’un besoin ou d’un désir vital; mais chez ces personnes c’est le contraire, elles tombent malades et même font naufrage parce qu’un de leurs désirs, doué d’une intensité exceptionnelle, a trouvé son accomplissement».

Freud, le grand Freud, qui a réussi la Psychanalyse, serait de ceux qui ont du mal à voir leur désir se réaliser. Dans le cas de l’Acropole, il explique que s’il a eu tant de difficultés à être content de voir  Athènes en 1904, c’est qu’il éprouvait en quelque sorte une culpabilité par rapport à son propre père. Alors que lui et son frère contemplaient l’Acropole que leurs études leur ont donné à désirer et enfin à voir, Freud ne pouvait s’empêcher de penser (inconsciemment, bien sûr…) à son père négociant, sans éducation, qui n’aurait pas su vraiment ce que signifiait l’Acropole et qui n’aurait pas eu de bonheur de voir Athènes. Or Freud interprète que c’est cette culpabilité d’avoir été plus loin que son père, d’avoir rêvé autre chose et accompli son propre désir qui l’empêche de ressentir complètement de la joie devant l’Acropole.

Cette interprétation de Freud, je l’accepte. Nous pourrions nous dire qu’il y a toujours en nous une culpabilité. Que nous transgressons un interdit que notre famille ou la culture judéo-chrétienne nous ont inculquées. «Il ne faut pas voir trop grand». Nous devons toujours trahir celui ou celle que nous avons été pour parvenir à faire des choses. Il y a dans la réalisation de nos rêves un assassinat de nous-mêmes, de notre enfance, de ceux qui sont venus avant nous.

Mais pourquoi ce souvenir précisément revient à Freud alors qu’il a 80 ans?  Il finit son texte en écrivant: «Maintenant vous ne vous étonnerez plus que le souvenir de cet incident sur l’Acropole revienne si souvent me hanter depuis que je suis vieux moi-même, que j’ai besoin d’indulgence et que je ne puis plus voyager». Celui qui n’a plus droit à la réalisation de ses rêves, puisqu’il ne peut plus faire encore advenir ceux-ci que sur le mode du souvenir, celui qui ne peut plus que rêver de l’Acropole, sans pouvoir encore la voir, a besoin peut-être de croire que la réalité est malgré tout impossible, que le rêve est la seule chose avec laquelle nous sommes capables de vivre.

Là-dessus, j’espère ne pas être comme Freud et apprendre à vivre avec le “too good to be true” dont nous fait cadeau le monde parfois. Ce désir que j’ai ne sera pas facile à réaliser. Je me connais… Mais je crois que j’y parviendrai. Dans la joie, bien sûr.

Ce Thème est une gracieuseté de N.Design Studio
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