Il m’arrive souvent de faire de très mauvais rêves. Je ne sais pourquoi mais de temps en temps s’abat sur moi, comme une volée d’oiseaux de malheurs, une série de cauchemars terrifiants, que je ne peux raconter à personne et qui restent là à me hanter. Il fut un temps, lorsque je faisais une psychanalyse (comme le veut l’expression, bien que le verbe «faire» soit en fait peu approprié pour rendre compte de ce qu’est une analyse), j’allais déposer mes rêves les plus délirants et tortueux sur le divan de mon analyste et souvent (pas toujours bien sûr, mais tout de même souvent) je sortais du cabinet jaune un peu plus légère, un peu moins violentée par la vie…
Il y a bien longtemps que j’ai quitté le divan de la psychanalyse et il y a donc beaucoup d’années que je n’ai plus de lieux où aller laisser en consigne pour quelques jours ou pour la vie, mes rêves les plus lourds, mes plus mauvaises pensées. Je dois faire seule avec le poids des nuits et tenter chaque matin, quand les cauchemars se font très présents, de retisser avec la vie diurne un rapport amical, doux. Cela me prend souvent toute ma force pour ne pas être happée par ce qui reste de la nuit en moi et qui continue à s’agiter dans mon esprit alors que j’avale le petit-déjeuner ou que je prépare ma fille pour l’école. À certaines époques de mon existence, il n’y a rien à faire, les rêves horribles viennent la nuit et continuent souvent à parcourir sournoisement ma journée, fantômes évanescents d’une nuit vaste comme un gouffre. J’ai beau me réveiller très vite pour tenter d’entrer rapidement, de façon un peu raide, dans le jour qui commence ou encore tenter de traverser très lentement les lieux qui séparent le sommeil de l’état de veille, comme pour laisser aux rêves le temps de se dissiper à la manière de brumes matinales, rien ne fonctionne… Les rêves sont tenaces, entêtés et me mènent la vie dure.
Je regrette alors quelquefois cette période que fut le temps de «ma» psychanalyse. Oui, il m’arrive d’avoir quelques instants la nostalgie d’une époque où il y avait quelqu’un là pour entendre toutes mes angoisses et pour accueillir le fardeau que peut constituer ma vie à certains époques bien précises de celle-ci. On ne va pas en psychanalyse de gaieté de cœur. On va là, parce que cela va mal. L’autre jour, une amie me rappelait une époque «post-soixante-huitarde» où les gens décidaient de se payer des séances sur le divan pour faire une expérience intellectuelle. Personnellement, je trouve cela obscène.
Je ne vais jamais «assez mal assez longtemps» pour retourner en analyse. Mais cela ne m’empêche pas de regretter ce lieu où je pouvais me retrouver, renouer avec une part tragique, douloureuse de moi et de mon passé et malgré tout me débarrasser un peu de tout cela. En fait, ce que j’ai vraiment appris sur le divan, c’est vivre avec ce qui peut de moi ou de ma vie me faire horreur. J’ai aussi appris à être capable de rire de mes terreurs. Il est vrai que certains matins je doute (comme lorsque j’avais vingt ans) qu’il me soit possible de vivre avec moi. Pourtant, j’ai constaté avec le temps que les choses se tassent, que les années qui passent me montrent un peu la vanité de mes gros désespoirs et qu’il y a des espèces de petites «épiphanies» dans nos vies qui font qu’un rêve violent peut être effacé dans le courant d’une journée rapidement, sans que nous sachions comment. La grâce existe.
Ce que je regrette le plus, je crois, c’est de ne pas avoir de lieu déterminé pour qu’il y ait quelque résonance à ce qui m’agite. J’ai des amis, bien sûr, à qui je pourrais raconter mes rêves les plus terrifiants. Mais nos rêves n’intéressent guère les autres. Leur matière reste hermétique, un peu stérile pour ceux qui nous entourent pourtant bienveillamment. Et puis, je n’ai pas envie de «contaminer» mes amis avec mon désespoir passager ou bien installé. Je tiens à ne pas être trop lourde dans ma vie privée. Je veux maintenir une certaine légèreté et rire et jouer avec mes proches.
En fait, il est peu de lieux où il est possible de pouvoir faire exister et abandonner une partie de soi inavouable, abîmée et pourtant très authentique. La désespérance n’a pas beaucoup d’espace dans les rapports humains. Je ne souhaite pas ici qu’elle en ait plus. Parfois elle se manifeste de façon extrêmement virulente, spectaculaire dans des actes fous où le meurtre et la mort deviennent la seule façon de faire entendre quelque chose de la souffrance. Je ne pense pas que de parler à un ami ou une amie suffirait à éviter de telles fureurs. Par contre, je trouve important qu’il y ait des lieux neutres pour permettre aux gens de montrer et confier à d’autres certains morceaux de leur corps de détresse. Dans ces lieux divers, gît encore le divan de psychanalyse, qui n’a rien d’un lit de Procuste. François Péraldi, psychanalyste montréalais, mort dans les années 90, parlait de cet endroit paradoxal qu’est le divan où «l’on ne dort, ni ne baise». Le divan est l’espace d’un repos intranquille de soi et d’agitations calmes où il est pensable, après parfois de longs efforts, de retramer et retracer un lien solide à soi.
Pourtant, je ne retournerai pas en psychanalyse. Pas tout de suite et peut-être jamais. C’est ce “jamais” que je me souhaite. Pour moi, la littérature est devenue un lieu où il est possible de palper quelque chose de ma douleur et de pouvoir aussi en faire quelque chose. Je ne parle pas ici des livres que j’écris et qui m’apportent peu de réconfort. Je parle des grands livres que je lis qui présentent la douleur et la joie du monde, ces livres dans lesquels je suis là et pourtant absente, qui me renvoient à moi tout en m’allégeant de ma subjectivité. Dans la littérature, je ne suis pas seule. D’autres ont fait de mauvais rêves, les ont écrits et n’ont pas été simplement écrasés par leur tourment. Bien sûr, certains auteurs que j’admire se sont suicidés, en fin de compte, malgré tout, et malgré la littérature. Mais ils ont quand même fait œuvre et par le poids de leurs écrits parviennent à me délester de moi. Je ne fais pas signe ici à une littérature de divertissement qui me ferait oublier mes petits problèmes quotidiens, mais bien plutôt à un art grave ou léger, grave et léger, qui parvient à faire sentir qu’il y a une «communauté inavouable», inavouée qui existe entre les êtres vivants et leurs malheurs et bonheurs. Les livres et l’art en général portent quelque chose de notre humanité, même la plus inhumaine, la plus animale.
J’ai vu un grand nombre d’amies et d’amis mourir au cours de ma vie. Pour la plupart la mort s’est annoncée comme une condamnation. La mort s’est donnée à voir pour mieux montrer son caractère inéluctable. Face à cette sentence, mes amis condamnés ont réagi de diverses façons. Certains ont voulu brûler le petit morceau de chandelle qui leur restait par les deux bouts, profiter au maximum de la vie, en oubliant l’échéance. Ils se sont mis à sortir frénétiquement, à manger, à boire, à baiser, à écrire tout leur soûl jusqu’à temps que cela ne soit plus possible. Il s’agissait pour les plus artistes d’entre eux de faire proliférer les traces de vie, de penser à la postérité, aux œuvres posthumes. Certains voulaient retoucher et achever les derniers tableaux ou les derniers poèmes. Peut-être voyaient-ils dans le travail un lieu à eux à partir duquel ils pouvaient affronter la mort? Je ne sais pas. Je suis plutôt sensible à ce que décrit Cormac Mc Carthy dans La route. Le protagoniste principal qui sait qu’il doit rencontrer la mort un jour proche sans savoir comment elle viendra, jette tout ce qui lui reste de son passé, ses papiers d’identité et ce qui pourrait lui rappeler son nom. La mort est un travail de dépersonnalisation, d’effacement des traces de soi. Dans le roman de Mc Carthy, seul le fils du personnage principal restera comme ce qui peut continuer après lui sur cette terre.
Vivianne, mon amie morte dun cancer dans la jeune quarantaine, se sachant atteinte de sa propre mort, est retournée voir sa psychanalyste. Celle-ci, alors que Vivianne était à l’agonie, venait au chevet de mon amie pour entendre sa peur de la mort. Jamais Vivianne ne nous l’aurait confiée à nous, cette peur, pas plus qu’elle ne l’aurait dite à ses fils, encore tout enfants. C’est avec sa psy que Vivianne a affronté la mort, c’est grâce à elle qu’elle a su partir en nous préservant de sa terreur. Et de cela, il faut encore sans aucun doute les remercier toutes deux, Vivianne et sa psychanalyste.