On les avait mises toutes deux dans la même cellule… Après tout, elles avaient commis un même crime… Elles avaient tué des enfants… Les leurs… Andrea, en 2001, avait noyé les cinq siens dans la baignoire familiale. L’un après l’autre: Noah, 7 ans, John, 5 ans, Paul, 3 ans, Luke, 2 ans et puis la toute dernière, le bébé de la famille, la fille chérie, Mary, 6 mois. L’autopsie et Andrea ont rapporté que Noah, l’aîné, s’était beaucoup débattu, n’acceptant pas le sort que sa mère lui avait réservé. Les autres, les plus jeunes, avaient sûrement confiance en leur maman. En 2004, Dena Schlosser, elle, a épargné ses deux filles aînées. Néanmoins, elle a coupé les bras de sa troisième enfant, Margaret, qui avait 11 mois et qui ne devait pas trop se rendre compte, au début du moins, de ce qui lui arrivait. Maggie aurait succombé à ses blessures à l’hôpital.
Andrea et Dena avaient donc quelque chose en commun: l’infanticide. Cela crée apparemment des liens…
En 2008, Andrea et Dena sont devenues amies dans leur chambre commune du North Texas State Hospital où elles purgeaient en quelque sorte leur peine. Elles parlaient surtout de leurs petites filles mortes: Maggie et Mary. Oui, il paraît qu’elles partageaient des souvenirs des moments vécus avec leurs enfants. C’est du moins ce que Schlosser a déclaré à la presse… Cela pourrait bien être vrai…
C’est Dieu qui aurait murmuré à Dena Schlosser de sectionner les bras de Margaret. Le pasteur de l’église de Dena a pourtant déclaré aux journalistes que Dieu, qui est très bon, ne pouvait être aucunement responsable de ce malheur. Pour lui, il s’agissait, selon toute vraisemblance de l’œuvre du Diable… C’est pour soustraire ses petiots à l’influence de celui qui pourrait être ce même Satan qu’Andrea Yates les aurait tués. Elle écoutait la bonne parole de Woroniecki un preacher qui voyait dans les femmes l’origine du mal. Il ne faisait que suivre la Bible, disait-il, et il était certes un bon lecteur. Après examen, les psychiatres ont conclu que les deux patientes avaient été prises d’un délire religieux. Ils ont aussi penché pour un épisode psychotique lors d’une dépression postpartum grave. De là à mettre ces deux mères très déprimées dans une même cellule, il n’y a qu’un pas, non?
Avant leurs crimes, les deux femmes étaient apparemment fragiles, instables… On leur aurait prescrit des antidépresseurs. Les ont-elles seulement pris? Leur mari respectif aurait réagi différemment aux meurtres. Russell Yates aurait défendu Andrea. Le blâme pour lui devait incomber aux médecins qui avaient soigné sa femme depuis tant d’années. Après la condamnation d’Andrea, Russell a pu refaire sa vie. Il a célébré son mariage avec Laura dans la même église où a eu lieu la cérémonie pour l’enterrement de ses cinq enfants. En mars 2008, Russell a eu avec sa nouvelle épouse un bébé, Mark. Malgré ses malheurs, Russell est toujours très croyant et continue de prier Dieu. Il parle de temps en temps à Andrea et va même lui rendre visite dans sa prison-hôpital. Russell ne saurait lui en vouloir. Les voies de Dieu sont impénétrables. Et puis il y a ce site web qu’il a construit à la mémoire de ses enfants (http://www.yateskids.org). Russell affirme que ce monument à ses petits morts lui apporte du réconfort. Cela aussi pourrait être vrai… John Schlosser lui, a demandé le divorce. Dena lui avait pourtant affirmé une semaine avant la mort de Maggie qu’elle voulait offrir sa fille à Dieu, mais John n’a pas prêté attention à ces paroles. Pour lui, cela devait être une de ces confidences banales que les femmes croyantes font à leur mari le soir avant de s’endormir. Comme Russell, John ne s’est senti responsable de rien. Il a obtenu que Dena n’entre plus en contact avec ses filles, les vivantes. Je me demande si ces deux-là accepteront à leur majorité de revoir leur mère.
Dans leur chambre commune de l’hôpital du Texas, Dena et Andrea partageaient-elles le même psychiatre et puis avalaient-elles les mêmes médicaments? Échangeaient-elles leurs vêtements? Parlaient-elles du Texas des années 60 et 70 qui les avaient vu grandir? L’histoire ne le dit pas. C’est possible. Elles étaient si semblables… Du moins, le pensaient-elles… Dena confiait au Dallas Morning News qu’Andrea était en tous points comme elle… «Nous serons amies pour toujours» ajoutait-elle. Seules ces deux femmes pouvaient se comprendre l’une l’autre…
Que se racontaient-elles la nuit ? Cela, personne ne peut l’imaginer. Parce que les confidences de deux infanticides, les tragédies classiques n’y ont même pas pensé…
Dena et Andrea ont toutes deux facilement échappé à la peine de mort. Et pourtant au Texas, on ne rigole avec les meurtriers. Les procureurs de l’État n’ont même pas essayé de faire condamner Schlosser. Elle a vite été déclarée inapte à être jugée. Andrea, elle, lors d’un premier procès, a été condamnée à 40 ans de prison ferme. Meurtres avec préméditation. Lors de son second procès, elle a été reconnue non coupable: aliénation mentale. Andrea devra passer sa vie dans un hôpital. Seuls les médicaments, et peut-être Dena ou une autre bonne amie infanticide, lui permettent de se rendre compte parfois de l’étendue de ses crimes… Que voit Andrea quand elle comprend ce qu’elle a fait? Dena seule le sait. Il paraît qu’Andrea est contente que Russell soit à nouveau père. Cela lui apporterait une certaine joie.
Pourquoi Dena et Andrea n’ont elles pas été condamnées à mort? Pourquoi ne sont-elles pas en train d’attendre leur tour ou encore la clémence d’un gouverneur dans une prison texane, dans un couloir sordide, ignoble de la mort? Que faire des Médée dans notre monde rationnel? Que penser des parents qui tuent leurs enfants? Les lois de nombreux États américains, pourtant promptes à condamner, semblent défaillir devant les cas d’infanticide. L’État du Texas, les psychiatres n’ont pas trouvé mieux que de mettre ces deux femmes dans une même cellule d’hôpital… Comme si elles pouvaient constituer un ensemble dont elles seules connaissaient le mystère. Comme si Dena et Andrea renvoyaient à un autre monde, tout à fait incompréhensible qu’aucune loi, même pas la loi texane, ne peut saisir. Quand on y pense, il y a quelque chose de profondément bizarre, de bien pervers à avoir mis ces deux femmes dans la même chambre. Mais que faire de ces deux «monstres», si ce n’est précisément les montrer du doigt, les rassembler dans un lieu où, malgré tout, elles seront capables de dire dans le secret de leur commune alcôve de la prison psychiatrique qu’elles ont quelque chose en commun, un truc que l’on n’arrive pas trop à penser, à condamner avec nos lois qui ont l’habitude pourtant de tout savoir… Peut-on imaginer une communauté tranquille de mères infanticides que l’État ne sait que mettre en quarantaine, isoler sans savoir trop qu’en faire. Qu’elles se débrouillent, ces deux-là… Ces deux folles-là… C’est ce qu’elles ont fait, Dena et Andrea… Entre elles.
Au Québec, à l’été 2011, après douze semaines de procès et six jours de délibération du jury, Guy Turcotte a été déclaré criminellement non responsable des meurtres de ses deux enfants, Olivier et Anne-Sophie qu’il a pourtant bel et bien tués. Le verdict a scandalisé beaucoup de gens. Mais quelle peine, quelle punition serait à la hauteur de l’horreur de ces assassinats? Faut-il pour autant baisser les bras et ne plus condamner ceux qui ont commis le crime le plus impensable?
Je ne sais trop comment se fait le partage des cellules au Québec. Guy Turcotte trouvera-t-il l’âme sœur dans une chambre de l’institution psychiatrique? Saura-t-il partager les secrets de son esprit tourmenté avec un compagnon de meurtre, avec son double médéen? Du crime de Guy Turcotte, la loi ne sait trop que faire. On lui donnera des médicaments. Turcotte subira sûrement un autre procès, où la loi tâchera de reprendre du poil de la bête. La psychiatrie, pour le moment, se charge de lui. En attendant que nous sachions comment penser les infanticides.
Seule la fiction pourrait rendre compte de meurtres aussi affreux. Seuls une grande dramaturge moderne ou un romancier de génie pourraient imaginer pour nous les secrets que Dena et Andrea se sont confiés dans leur cellule du Texas, en toute amitié…
Les secrets de l’infanticide.
sept 05