Dans les eaux et les bois de la froide Norvège

Les derniers jours de Smokey Nelson

Alors qu’à la fin juillet 2011, à Camden Square, les parents d’Amy Winehouse pleuraient la mort de leur fille devant les caméras de la BBC, de sa maison dans le sud de la France, le père d’Anders Behring Breivik, déclarait à visage couvert à une journaliste de la télévision norvégienne que son fils aurait dû se suicider. «Je pense que ce qu’il aurait dû finir par faire, c’était de se donner la mort plutôt que de tuer tant de personnes». On peut se demander ce qu’est un père qui condamne son fils à mort et n’y a-t-il pas là, dans la volonté d’exécuter symboliquement son enfant, l’essence même du tragique?  Là encore, il faut penser aux grands tragédiens pour se représenter un père accablé, impuissant et tout de même un peu honteux, maudire son fils à ce point. Quelles déchirantes et insoutenables lamentations pourrait nous faire entendre un texte théâtral où serait mise en scène la violence d’une telle parole envers sa progéniture…

À cette condamnation à mort rétrospective du meurtrier terroriste, Breivik, Jenz, le père, n’est pourtant pas le seul à avoir pensé… Qui de nous ne s’est pas surpris à vouloir la mort de ce beau garçon blond? Mais dans un pays comme la Norvège, où la peine de mort à été abolie au tout début du 20e siècle, Anders Behring Breivik, qui a tué de sang froid plus de 70 personnes, dont une soixantaine de très jeunes gens, dans un immeuble gouvernemental d’Oslo et dans les bois de l’île d’Utoya ne sera jamais exécuté légalement par l’État. Contrairement à Timothy Mc Veigh, qui, à Oklahoma City, le 19 avril 1995, fit sauter une camionnette d’explosifs au pied d’un bâtiment de l’administration fédérale américaine en tuant 168 personnes dont 19 enfants, Breivik ne sera pas assassiné par injection létale devant les survivants de ses attentats ou encore devant les parents de «ses» victimes. Breivik, bien qu’il partage avec Mc Veigh des pensées d’extrême droite, qu’il prédise la décadence et la fin de son pays aux mains des étrangers et s’en prenne à l’État qu’il voit trop laxiste, ne connaîtra pas la fin de Mc Veigh. La Norvège est encore un pays civilisé. La mise en scène d’une justice de la vengeance où les familles endeuillées «trouvent la paix» et «font leur deuil» en contemplant un autre meurtre n’a tout simplement pas lieu là-bas… Après le massacre de leurs amis, de leurs frères et sœurs, de leurs enfants, les Norvégiens blessés, dans une peine incommensurable, ont tenu à dire qu’ils ne laisseraient pas les actes de Breivik transformer leur foi dans la démocratie et la non-violence. Nous avons décidément beaucoup à apprendre des Norvégiens…

Mc Veigh et Breivik se servent de la même rhétorique. Mc Veigh voyait dans la mort de 168 personnes de simples «dommages collatéraux» et Breivik, lui, parle de «ses» actes en les qualifiant d’horribles, mais nécessaires. Néanmoins tout sépare la Norvège des États-Unis, ces deux pays, qui comme beaucoup d’États occidentaux voient s’agiter en leur sein des pensées d’extrême droite. La Norvège a inscrit dans sa loi une possible réhabilitation du criminel, quel qu’il soit. Rien de définitif, comme la mort, ne peut être prononcé en Norvège. Mais peut-être ce qui départage la société américaine de la société norvégienne, c’est ce désir manifeste de beaucoup de Norvégiens de sortir de la fascination morbide pour le meurtrier, fascination que la peine de mort prolonge, alimente. Au moment où Breivik, le lundi 25 juillet, trois jours après les attentats et massacres, comparaît devant le juge, de nombreux Norvégiens demandent dans la rue à ce que l’audience ait lieu à huis clos pour empêcher Breivik d’avoir une tribune où il aurait pu exprimer ses idées. Ce que la Norvège exècre à ce moment là, c’est la place que Breivik prend dans les médias, laissant les victimes sans voix et sans visage. Les Norvégiens préfèrent retourner collectivement sur les lieux du massacre pour voir et entendre peut-être dans les eaux, les bois et la nature d’Utoya quelque chose de leur peine. Qui ne se rappellera pas les photos de Breivik, ce jeune homme blond, dont on dit en riant, entre amis, qu’il aurait pu être mannequin ou patineur de vitesse? Qui ne repensera pas dans 10 ou 15 ans aux contours bien définis de ce garçon sur des photos qui sont passées sur toutes les chaînes de télévision? Comment le dit l’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek, nous vivons dans des sociétés où la fascination qu’exercent les bourreaux est infinie et où le nazi, blond, grand, en uniforme a un pouvoir sexuel étonnant. Dans ces cultures, les midinettes rêvent le soir au beau meurtrier et les jeunes loups se sentent tout puissants en s’identifiant au «héros» du jour. Mais que savons-nous des «victimes de Breivik» (sic)? Qui de nous connaît leur nom? Qui a pris le temps d’aller regarder qui ils furent? Ils restent anonymes, sans existence… Et c’est là que Breivik a réussi son entreprise  folle,  dans l’inscription de son visage, de son nom dans la mémoire collective, dans l’histoire. En volant à des jeunes gens leur vie, leur voix et leur visage pour l’éternité, Breivik est déjà un monument national norvégien. Pas d’histoire contemporaine de la Norvège sans son nom…

Comment  pourrait-on donner un nom, une voix et un visage à ces êtres trop tôt anéantis? Ce n’est certes pas les médias qui sont capables de le faire. Peut-être y aura-t-il quelques émissions spéciales sur les attentats où l’on interrogera brièvement un frère, un père ou une sœur de cette jeune fille de 14 ans, Sharidyn Svebakk-Bohn, qui est morte cinq jours après avoir fêté son anniversaire. Seuls les bois et les eaux d’Utoya peuvent encore accueillir quelque chose de  ces disparitions violentes. Seule la  nature et peut-être  la littérature ou un art tout aussi mineur à l’heure actuelle peuvent faire entendre la voix de ceux qui se sont  tus… À l’heure où les médias nous hypnotisent avec la tête si blonde de Breivik et nous bombardent des citations si creuses du Manifeste 2083, au moment où la langue préfabriquée de tous les jours est prête à accueillir le monstrueux sans broncher, sans songer à se déformer, à se tordre de douleur, il est peut-être temps de faire entendre la voix éraillée, évanescente des morts, de représenter leurs corps, leurs espoirs qui furent bien vivants. Il y a un devoir de ne pas faire résonner davantage dans la Cité la parole furieuse d’un être plein de haine et les tribunaux norvégiens peuvent limiter le public de Breivik.

Cet été, je n’étais pas américaine. Après les événements d’Oslo et d’Utoya, je me suis surprise à devenir norvégienne même si je n’ai mis les pieds qu’une fois dans ce pays froid de grands bois et de vieux vikings qui ne me ressemblent guère. Je souhaite que la Norvège, malgré les événements tragiques, ignobles qui la secouent continue elle aussi à devenir norvégienne… Oui, n’en déplaise à tous les Breivik de ce monde, rongé par leur haine de l’étranger, je persiste et signe aujourd’hui: la Norvégienne.

Dena et Andrea

Les derniers jours de Smokey Nelson

On les avait mises toutes deux dans la même cellule… Après tout, elles avaient commis un même crime… Elles avaient tué des enfants… Les leurs… Andrea, en 2001, avait noyé les cinq siens dans la baignoire familiale. L’un après l’autre: Noah, 7 ans, John, 5 ans, Paul, 3 ans, Luke, 2 ans et puis la toute dernière, le bébé de la famille, la fille chérie, Mary, 6 mois. L’autopsie et Andrea ont rapporté que Noah, l’aîné, s’était beaucoup débattu, n’acceptant pas le sort que sa mère lui avait réservé. Les autres, les plus jeunes, avaient sûrement confiance en leur maman. En 2004, Dena Schlosser, elle, a épargné ses deux filles aînées. Néanmoins, elle a coupé les bras de sa troisième enfant, Margaret, qui avait 11 mois et qui ne devait pas trop se rendre compte, au début du moins, de ce qui lui arrivait. Maggie aurait succombé à ses blessures à l’hôpital.
Andrea et Dena avaient donc quelque chose en commun: l’infanticide. Cela crée apparemment des liens…
En 2008, Andrea et Dena sont devenues amies dans leur chambre commune du North Texas State Hospital où elles purgeaient en quelque sorte leur peine. Elles parlaient surtout de leurs petites filles mortes: Maggie et Mary. Oui, il paraît qu’elles partageaient des souvenirs des moments vécus avec leurs enfants. C’est du moins ce que Schlosser a déclaré à la presse… Cela pourrait bien être vrai…
C’est Dieu qui aurait murmuré à Dena Schlosser de sectionner les bras de Margaret. Le pasteur de l’église de Dena a pourtant déclaré aux journalistes que Dieu, qui est très bon, ne pouvait être aucunement responsable de ce malheur. Pour lui, il s’agissait, selon toute vraisemblance de l’œuvre du Diable… C’est pour soustraire ses petiots à l’influence de celui qui pourrait être ce même Satan qu’Andrea Yates les aurait tués. Elle écoutait la bonne parole de Woroniecki un preacher qui voyait dans les femmes l’origine du mal.  Il ne faisait que suivre la Bible, disait-il, et il était certes un bon lecteur. Après examen, les psychiatres ont conclu que les deux patientes avaient été prises d’un délire religieux. Ils ont aussi penché pour un épisode psychotique lors d’une dépression postpartum grave. De là à mettre ces deux mères très déprimées dans une même cellule, il n’y a qu’un pas, non?
Avant leurs crimes, les deux femmes étaient apparemment fragiles, instables… On leur aurait prescrit des antidépresseurs. Les ont-elles seulement pris? Leur mari respectif aurait réagi différemment aux meurtres. Russell Yates aurait défendu Andrea. Le blâme pour lui devait incomber aux médecins qui avaient soigné sa femme depuis tant d’années. Après la condamnation d’Andrea, Russell a pu refaire sa vie. Il a célébré son mariage avec Laura dans la même église où a eu lieu la cérémonie pour l’enterrement de ses cinq enfants. En mars 2008, Russell a eu avec sa nouvelle épouse un bébé, Mark. Malgré ses malheurs, Russell est toujours très croyant et continue de prier Dieu. Il parle de temps en temps à Andrea et va même lui rendre visite dans sa prison-hôpital. Russell ne saurait lui en vouloir. Les voies de Dieu sont impénétrables. Et puis il y a ce site web qu’il a construit à la mémoire de ses enfants (http://www.yateskids.org). Russell affirme que ce monument à ses petits morts lui apporte du réconfort. Cela aussi pourrait être vrai… John Schlosser lui, a demandé le divorce. Dena lui avait pourtant affirmé une semaine avant la mort de Maggie qu’elle voulait offrir sa fille à Dieu, mais John n’a pas prêté attention à ces paroles. Pour lui, cela devait être une de ces confidences banales que les femmes croyantes font à leur mari le soir avant de s’endormir. Comme Russell, John ne s’est senti responsable de rien. Il a obtenu que Dena n’entre plus en contact avec ses  filles, les vivantes. Je me demande si ces deux-là accepteront à leur majorité de revoir leur mère.
Dans leur chambre commune de l’hôpital du Texas,  Dena et Andrea  partageaient-elles le même psychiatre et puis avalaient-elles les mêmes médicaments? Échangeaient-elles leurs vêtements? Parlaient-elles du Texas des années 60 et 70 qui les avaient vu grandir? L’histoire ne le dit pas. C’est possible. Elles étaient si semblables… Du moins, le pensaient-elles… Dena confiait au Dallas Morning News qu’Andrea était en tous points comme elle… «Nous serons amies pour toujours» ajoutait-elle. Seules ces deux femmes pouvaient se comprendre l’une l’autre…
Que se racontaient-elles la nuit ? Cela, personne ne peut l’imaginer. Parce que les confidences de deux infanticides, les tragédies classiques n’y ont même pas pensé…
Dena et Andrea ont toutes deux facilement échappé à la peine de mort. Et pourtant au Texas, on ne rigole avec les meurtriers. Les procureurs de l’État n’ont même pas essayé de faire condamner Schlosser. Elle a vite été déclarée inapte à être jugée. Andrea, elle, lors d’un premier procès, a été condamnée à 40 ans de prison ferme. Meurtres avec préméditation. Lors de son second procès, elle a été reconnue non coupable: aliénation mentale. Andrea devra passer sa vie dans un hôpital. Seuls les médicaments, et peut-être Dena ou une autre bonne amie infanticide, lui permettent de se rendre compte parfois de l’étendue de ses crimes… Que voit Andrea quand elle comprend ce qu’elle a fait? Dena seule le sait. Il paraît qu’Andrea est contente que Russell soit à nouveau père. Cela lui apporterait une certaine joie.
Pourquoi Dena et Andrea n’ont elles pas été condamnées à mort? Pourquoi ne sont-elles pas en train d’attendre leur tour ou encore la clémence d’un gouverneur dans une prison texane, dans un couloir sordide, ignoble de la mort?  Que faire des Médée  dans notre monde rationnel? Que penser des parents qui tuent leurs enfants? Les lois de nombreux États américains, pourtant promptes à condamner, semblent défaillir devant les cas d’infanticide. L’État du Texas, les psychiatres n’ont pas trouvé mieux que de mettre ces deux femmes dans une même cellule d’hôpital… Comme si elles pouvaient constituer un ensemble dont elles seules connaissaient le mystère. Comme si Dena et Andrea renvoyaient à un autre monde, tout à fait incompréhensible qu’aucune loi, même pas la loi texane, ne peut saisir. Quand on y pense, il y a quelque chose de profondément bizarre, de bien pervers à avoir mis ces deux femmes dans la même chambre. Mais que faire de ces deux «monstres», si ce n’est précisément les montrer du doigt, les rassembler dans un lieu où, malgré tout, elles seront capables de dire dans le secret de leur commune alcôve de la prison psychiatrique qu’elles ont quelque chose en commun, un truc que l’on n’arrive pas trop à penser, à condamner avec nos lois qui ont l’habitude pourtant de tout savoir… Peut-on imaginer une communauté tranquille de mères infanticides que l’État ne sait que mettre en quarantaine, isoler sans savoir trop qu’en faire. Qu’elles se débrouillent, ces deux-là… Ces deux folles-là… C’est ce qu’elles ont fait, Dena et Andrea… Entre elles.
Au Québec, à l’été 2011, après douze semaines de procès et six jours de délibération du jury, Guy Turcotte a été déclaré criminellement non responsable des meurtres de ses deux enfants, Olivier et Anne-Sophie qu’il a pourtant bel et bien tués. Le verdict a scandalisé beaucoup de gens. Mais quelle peine, quelle punition serait à la hauteur de l’horreur de ces  assassinats? Faut-il pour autant baisser les bras et ne plus condamner ceux qui ont commis le crime le plus impensable?
Je ne sais trop comment se fait le partage des cellules au Québec. Guy Turcotte trouvera-t-il l’âme sœur dans une chambre de l’institution psychiatrique? Saura-t-il partager les secrets de son esprit tourmenté avec un compagnon de meurtre, avec son double médéen? Du crime de Guy Turcotte, la loi ne sait trop que faire. On lui donnera des médicaments. Turcotte subira sûrement un autre procès, où la loi tâchera de reprendre du poil de la bête. La psychiatrie, pour le moment, se charge de lui. En attendant que nous sachions comment penser les infanticides.
Seule la fiction pourrait rendre compte de meurtres aussi affreux. Seuls une grande dramaturge moderne ou un romancier de génie pourraient imaginer pour nous les secrets que Dena et Andrea se sont confiés dans leur cellule du Texas, en toute amitié…
Les secrets de l’infanticide.

Ce Thème est une gracieuseté de N.Design Studio
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