Depuis la fin septembre 2011, l’état du Texas a décidé de ne plus offrir à ceux et celles qu’il exécute un tout dernier repas. Les condamnés à mort recevront par contre, s’ils le veulent, le même dîner que leur congénères qui eux auront la chance (ou peut-être la malchance) de se réveiller le lendemain matin de l’exécution d’un prisonnier dans un pénitencier du très justicier Texas. La tradition du dernier repas qui, pour beaucoup de gens, puise dans l’imaginaire chrétien de la dernière Cène est en fait ancienne et universelle. Il serait question d’une superstition qui permettrait à ceux qui vont tuer de se faire pardonner en offrant au moins au condamné un petit quelque chose pour apaiser son éventuelle colère dans un au-delà aussi potentiel qu’incertain.
Dans la série télévisée “Les Tudor”, lors d’une scène créée pour émouvoir les foules, le bourreau du philosophe Thomas More demande à sa victime son pardon. Thomas More qui sera canonisé par l’Église catholique pour n’avoir jamais abjuré sa religion se fait grandiose et bénit celui qui va le décapiter tout de go. Or, à l’époque où l’on croyait encore que dans l’exécution capitale un humain en tuait un autre, il était nécessaire que celui qui donnait la mort de par son métier reçoive l’absolution. Les bourreaux étaient vus souvent comme des êtres à part. À Rome, le «carnifex» était relégué hors de la cité et les exemples abondent dans l’histoire quant à la répugnance des citoyens pour celui qui enlève la vie. En 1683, une jeune femme d’Angers, condamnée à mort pour infanticide, aurait préféré mourir que d’épouser son bourreau, tant la vie auprès d’un homme aussi impur lui semblait impossible. Si à la fin du XVIIIe siècle on présente à l’Assemblée nationale en France un «mémoire pour les exécuteurs des jugements criminels de toutes les villes du Royaume, où l’on prouve la légitimité de leur état», c’est que l’on veut réhabiliter ces hommes que l’on voit injustement comme infâmes alors qu’ils ne font que servir leur société.
Dans un monde moderne où plus personne n’assume en son corps et son nom la loi, ses dérapages et ses horreurs, il va sans dire que le bourreau n’est jamais vraiment au rendez-vous qui lui est fixé avec le condamné à mort. C’est la technique qui permet la dépersonnalisation du geste de mise à mort. Le dispositif permet à ceux qui appuient sur des boutons de machines qui elles exécutent de ne se voir, à juste titre peut-être, que comme des agents de la justice et de la loi. Pourtant les médecins eux ne peuvent pas participer à l’exécution sans briser le serment d’Hippocrate qu’ils ont fait en épousant leur profession. Ils ne peuvent que constater la mort du condamné et ne mettent jamais «la main à la pâte» au cours du processus de mise à mort. Ceci n’est pas sans prouver la possible responsabilité morale, personnelle de ceux qui tuent au nom de l’État. Ceux qu’on appelait avant «les bourreaux infâmes» ne sont désormais que des exécutants dans un scénario que l’on ne cesse de nous montrer comme écrit d’avance, dans un processus perçu comme très anonyme et où l’intervention humaine serait réduite au minimum. Le bourreau dans ce qu’il peut avoir de faillible, d’apeuré, de sanguinaire ou de fragile n’existe plus depuis belle lurette. Or, dans cette constellation d’agents fantômes qui prennent une part quand même active au dispositif meurtrier qu’est la peine capitale, le cuisinier du dernier repas avait, jusqu’à très récemment, une fonction humaine.
Brian D. Price, ancien prisonnier, a cuisiné le dernier repas pour près de 200 condamnés à mort. Il milite en ce moment pour le retour à cette tradition qui vient d’être abolie au Texas. Or, il ne faut pas imaginer que les prisonniers abusaient du système de façon éhontée et qu’il fallait à tout prix faire cesser ses excès. En fait l’administration des pénitenciers texans a toujours demandé à ses cuisiniers de ne pas répondre complètement aux désirs des condamnés à mort et a systématiquement imposé des accommodements aux capricieux prisonniers afin de répondre aussi et surtout aux exigences du système pénitentiaire et aux possibilités qu’offrent les cuisines des prisons à sécurité maximale, peu portées sur la gastronomie et les folles dépenses. Alors que le tueur en série Kenneth McDuff avait commandé deux steaks T-bone, il ne reçut qu’un steak de viande hachée. La boisson la plus en demande parmi les condamnés à mort est celle que boivent les bourreaux administrateurs en rentrant chez eux et qu’ils donnent à leurs enfants à toute heure du jour: du Dr Pepper. L’idée qu’a le public d’un festin princier ingéré dans le faste par un condamné à mort ignoble, lunatique et vorace, se vautrant dans le luxe et la luxure une dernière fois, alors que les innocentes gens vivent la récession aux États-Unis, perdent leur emploi et se font tuer par des pervers, est bien sûr totalement fausse. Pourtant elle vient d’être utilisée encore par le Sénateur du Texas John Whitmire pour mieux abolir le rite du dernier repas. Le 21 septembre dernier, après que le condamné à mort Lawrence Russel Brewer eut demandé un repas trop copieux (qu’on ne lui a certainement pas offert en totalité), il a eu le culot de refuser ce qu’on lui avait préparé, prétextant un manque d’appétit avant sa mort. Whitmire n’a pas digéré l’affaire. Il a décidé dès le lendemain de l’exécution de Brewer que c’en était trop et qu’il fallait arrêter cette comédie dans «ses» prisons. Les condamnés à mort n’auront donc plus de traitement de faveur et personne n’aura à leur remplir l’estomac avant l’exécution de leur sentence.
Ce qu’il pouvait y avoir encore d’humanité dans le système carcéral américain vient de disparaître et Brian D. Price ne pourra plus nourrir ceux qui vont mourir, même si celui qui s’est improvisé chef cuisinier, à la faveur des circonstances, aurait voulu continuer cette tradition à ses propres frais maintenant qu’il a été libéré de la prison de Hunstville. Whitmire ne le veut pas et il a pour lui l’opinion publique qui voit d’un mauvais œil qu’un assassin mange trop bien, avant de se faire tuer.
Or, pourquoi se battre pour le droit du condamné à son dernier repas? Pourquoi vouloir qu’un État qui tue continue quand même à parodier une certaine bienveillance, une douceur humaine? Beaucoup d’organisations contre la peine de mort trouvent bien ridicule cette volonté de faire en sorte que l’État donne quelque chose comme un bon repas à ceux qu’il élimine froidement. En effet, on pourrait même argumenter que l’État se donnait bonne conscience en se montrant aussi généreux. Et pourtant… Je ne peux m’empêcher de croire, comme Price, le cuisinier des condamnés, que nous devons tenter de rester humains même dans les circonstances les plus abjectes, les plus déraisonnables, que le rite du dernier repas symbolise ce qu’il reste de sacré dans un monde où la vie humaine n’a pas d’importance pour l’État. Le rituel instauré par le dernier repas redonne, qu’on le veuille ou non, au condamné son humanité: celui-ci manifeste encore des goûts, des désirs, des envies. Le dernier repas permet à ceux qui restent parmi les vivants de singulariser cette mort qui se veut aseptisée, rapide et sans particularité. C’est le particulier de l’être humain, de celui ou de celle qui va mourir qui s’exprime dans cette commande de poulet ou de tacos, de Coke ou de Dr Pepper… Il serait facile de rire de la petitesse et de la «quétainerie» des caprices médiocres des prisonniers, (et du rire il ne faut peut-être pas se priver), mais c’est malgré tout une voix humaine qui s’exprime dans la demande d’une crème glacée ou de quelques piments forts. Or, c’est précisément cette singularité d’une parole, d’une préférence, d’une histoire qui n’aura plus le droit de cité dans les prisons texanes. De même Brian Price n’aura plus le droit de préparer avec tendresse et humanité un repas pour les prisonniers, un repas destiné à un être humain unique, malgré tout… Mais cette humanité, il ne faut certes plus l’évoquer.
La mise à mort devient de plus en plus terrifiante aux États-Unis. Il ne faut pas en douter. Elle n’est menée par personne sur personne puisqu’elle est vue comme perpétrée contre un être à qui l’on refuse toute humanité, à un être que l’on réduit aux meurtres qu’il a ou non commis. On pense à ces autobus de la mort en Chine qui prennent en charge les condamnés à mort en les retirant des prisons pour les exécuter dans ce «No man’s land» qu’est l’autobus, hors des murs du pénitencier, afin que l’exécution n’ait même plus un lieu.
Le monde moderne a réussi à inventer la mort sans bourreau, sans victime individualisée et sans lieu. Il a réussi à créer des États qui se croient seuls et tout-puissants avec leurs lois. Et devant tant d’absurdités, je me surprends à regretter bêtement le temps du dernier repas du condamné, comme si c’était une époque moins terrible que celle qui vient, que celle qui est déjà là.