Aujourd’hui, je ne voulais pas les quitter. Oui, aujourd’hui, je serais restée encore un peu dans la salle de classe à regarder avec eux ce film d’Hervé Guibert, La pudeur ou l’impudeur, et j’aurais dépassé l’heure qui marque la fin de mon cours afin de visionner jusqu’au bout cette mort que Guibert a filmée en espérant nous inoculer un peu de son sida, comme on donne un vaccin aux générations futures. Je ne sais d’où me venait cette envie joyeuse et pourtant désespérée de demeurer avec les étudiants qui se moquent peut-être, mais aussi peut-être pas, de ces années 1980, 1990, de ces années sida qui me collent à la peau, qui font corps toujours avec moi, depuis plus de vingt ans. Il me semble que je prends de moins en moins de plaisir à enseigner comme si ce qui me semblait si évident, si important à transmettre il y a quelque temps encore, m’apparaît avec l’âge, désuet, dérisoire et surtout indicible. Est-ce que ces âmes de vingt ans sont appelées par ce qui pour moi est absolument au cœur du littéraire, c’est-à-dire les formes poétiques que peut prendre la douleur de vivre? Je ne peux répondre à cette question. Elle reste ouverte et j’espère être surprise agréablement par les réponses que seul le temps pourra m’offrir. La certitude que j’avais alors que j’étais jeune professeure de partager quelque chose avec les êtres devant moi reposait sur une communauté totalement imaginaire, qui me permettait de croire à un esprit collectif, générationnel. Cette croyance qui soutenait ma parole s’est estompée. Je ne sais plus d’où parler et surtout à qui je m’adresse. Ou pour le dire avec plus de justesse, je ne fonde plus mes propos sur le mensonge d’une communauté qui a une même époque à consommer. Il me faut tout réapprendre. Et c’est bien difficile, je dois l’avouer.
Il y a quelque chose d’épuisant et surtout de terrorisant à ne pas pouvoir, à bientôt cinquante ans, m’appuyer sur l’expérience que j’ai arrachée au temps. Je me retrouve instable, déséquilibrée dans les mots, dans les récits qui me semblent venir d’une époque surannée, spectrale et peut-être totalement inintéressante pour ceux et celles qui ne l’ont pas vécue. Si mes cours portaient sur le Moyen Âge ou encore le XIXe siècle, je pourrais peut-être me raccrocher à l’idée d’un archaïque devenu savoir historique. L’histoire n’a-t-elle pas jugé que ces ruines du passé sont admirables et dignes d’être transmises? Je pourrais parler, engoncée dans mes propos, au nom d’un temps qui dépasse le temps. Mais alors que je m’attache à travailler sur ce que certains appellent non sans mépris et bêtise «l’extrême contemporain», je m’aperçois que ce qui m’excite encore dans ce que j’enseigne, c’est de montrer à des étudiants des textes qui, en quelque sorte, n’appartiennent pas encore tout à fait à l’Histoire, mais qui font plutôt écho à ma petite histoire, à ma «vie minuscule» qui reste la seule chose que je peux léguer ou encore donner à entendre. Même dans la honte et surtout la pudeur quant à mon passé. Je trouve, et c’est ce dont je prends de plus en plus conscience, un plaisir immense, indécent à faire lire à «mes» étudiants des textes littéraires, critiques, théoriques que j’ai eu la chance ou la malchance de lire à l’époque de leur publication, et je me demande tout à fait sérieusement si le seul intérêt de mon enseignement ne réside pas dans ce désir obstiné, maladroit de parler d’époques qui furent malgré tout miennes ou encore de réfléchir sur le présent à partir de ma formation qui date en grande partie des années 1980 et qui, bien qu’elle tente de se renouveler sans cesse par mes lectures, reste sous l’emprise d’un temps bien déterminé, caduc.
Voilà que depuis le mois de juin, je me surprends à écouter et fredonner des chansons de Michael Jackson que je savais si bien éviter en 1982 à l’époque de «Billie Jean». Si au début des années 80, j’affichais un dégoût profond pour l’album «Thriller» et que je prenais un air snob, entendu, pour parler des Rita Mitsouko ou encore de Sid Vicious, en 2010, je pleure avec la même douleur la mort de Fred Chichin des Rita Mitsouko et celle de Michael Jackson. Mes goûts n’ont pas changé, et en moi, une gamine irrévencieuse qui se croit plus futée que les autres, continue à cracher sur «Beat It», mais la dame que je suis devenue n’a pu s’empêcher l’été dernier de back-slider, de moonwalker piteusement, de télécharger sur son Ipod «The Best of Michael Jackson» et de me mettre à chanter à tue tête «The Girl is mine», chanson dont j’aurais tué avec joie les admirateurs en 1983, après les avoir torturés longtemps. Comme je détestais Paul McCartney à l’époque et comme je le déteste encore! Et pourtant… Je comprends que les années 80 sont faites tout autant des vestes kitsch à passementerie or de Michael, des coupes de cheveux mièvres de l’ex Beatles hébété, que des vêtements à carreaux, très bariolés de Catherine Ringer. Je ne me suis pas adoucie. Je ne suis pas devenue tout à fait gâteuse ou encore nostalgique. Mais je comprends, dans l’horreur, que ma contemporanéité est aussi celle de Michael Jackson, que je ne peux échapper à cette époque dont j’ai détesté certains représentants parce que justement ils m’étaient si proches. J’ai haï Michael Jackson comme on peut abhorrer un grand frère. Et malgré mes efforts soutenus, je n’arrive pas à détester Justin Timberlake avec autant de force que celle que je déployais dans les années 80 pour vomir sur Lionel Ritchie. Timberlake m’ennuie, me dérange, mais franchement, je me sens tellement éloignée par le temps de ce garçon que je ne parviens pas à perdre une minute ou une journée à ne pas l’aimer. «Tu es une fille des années 80» me dit mon coiffeur qui a, à peu de choses près, le même âge que moi et que je côtoyais dans les couloirs de ma jeunesse. Oui, je suis une fille des années 80, par mes goûts et mes amours, mais je suis surtout une intellectuelle de cette époque lointaine,une intellectuelle qui ne saura pas comprendre le présent, quel qu’il soit, autrement que par ses lectures de l’époque qui constituent une vision du monde de laquelle elle ne peut se départir.
Je me suis même retrouvée à défendre Michael Jackson lors d’un repas où j’avais eu l’imprudence d’aller. Tous les gens de mon âge attablés autour d’un couscous affichaient la même hargne envers celui qui était mort quelques jours auparavant et continuaient à critiquer, comme ils l’avaient fait depuis plus de vingt ans, le visage recomposé et la peau décolorée de celui qui «devait tant se détester, pour en arriver là»… Je ne sais pourquoi mais je fus soudain violente dans mes propos. Il y avait en moi le désir de défendre un original, un Nosferatu de la fin du siècle qui se promenait avec un parasol et des gants blans dans la haine de la lumière qui est toujours si agressante pour les esprits torturés et les peaux chimiquement traitées. Je suis la sœur de Michael Jackson, la sœur de Cindy Lauper autant que je suis la sœur de tous ceux que j’ai aimés et que je voulais si subversifs… Je n’ai pu choisir ma famille pas plus que je n’ai décidé de l’époque dans laquelle je suis née et durant laquelle j’ai eu vingt ans, durant quelques années… J’ai quitté les miens, j’ai renié mon clan et j’ai pu fuir ce qui m’a horripilé ou tant fait souffrir, mais est arrivé un temps de ma vie où il m’est devenu évident que je ne suis pas beaucoup plus que l’époque qui m’a formée. Je vois combien je suis réduite au moment où j’ai pensé que tout était possible, même la haine éternelle contre ce qui me semblait si quétaine, si digne de mépris. Et je dois me demander avec une grande humilité si je ne suis pas devenue au fil des ans davantage la contemporaine de Michael Jackson, le fou, qui ne supportait pas d’exister et qui se bourrait de médicaments, plutôt que l’âme sœur de Fred Chichin qui avait fini par tenir parfois des propos de droite et à se rallier à Sarkozy. Le temps est immensément cruel pour ceux et celles qui survivent à leur jeunesse. C’est tout ce qu’il est possible d’affirmer avec conviction et foi. Et la cruauté des années réside dans ma propre humiliation, dans la ressemblance que je me découvre aujourd’hui avec Michael Jackson.
Or, c’est précisément d’humiliation qu’ il est question dans l’enseignement de ce qui constitue le contemporain, ou le pas très ancien.
Comme professeure, j’expose non pas le «canon», ce que le temps croit illusoirement avoir domestiqué et rangé une fois pour toutes, mais bien plutôt le précaire, l’effaçable, le démodable. C’est-à-dire que malgré ma volonté de rendre compte le plus objectivement d’une époque, établir une anthologie du présent ou du passé immédiat relève irrémédiablement du goût, du choix intime, de l’exhibition de soi et de son temps comme mortel.
Il y avait dans mon cours sur Hervé Guibert un vrai appel à l’amour, une vraie demande d’accueillir une œuvre magnifique, grandiose qui peut encore disparaître, avalée par une Histoire insipide. Il y avait trop dans cette demande faite à «mes étudiants» d’aimer les mots de Guibert et d’éventuellement les transmettre quand moi et ma génération nous nous serons enfin tues. Voilà pourquoi je l’avoue, je n’arrivais pas à vouloir quitter la salle de classe lors de la projection du film La pudeur et l’impudeur, ce vendredi matin du mois de février 2010. J’avais bien sûr peur du ridicule et pourtant à ce ridicule, tragique, de mon époque, je voulais être fidèle. Dans une fragilité extrême. Le ridicule peut parfois tuer. Je le sais… Cela, Michael Jackson me l’a appris. Et de cela, comme de tant d’autres choses, je le remercie…